Infomotions, Inc.Manuel de proverbes dramatiques... / Longfellow, Henry Wadsworth, 1807-1882




Author: Longfellow, Henry Wadsworth, 1807-1882
Title: Manuel de proverbes dramatiques...
Publisher: Portland : Samuel Coleman, Griffin's Press, Brunswick, 1830.
Tag(s): french language readers; que; bien; monsieur; moi; nous; tout; chevalier; madame; parce que; saint; que j'ai; sans doute; faut que; bien que; que nous; crois que; que c'est; quelque chose; m'en vais; m'a dit; c'est que; suis bien; madame babas; avez raison; voyez bien; grand plaisir; dame germaine; j'ai dit; dans votre; fort bien; que 'on; plus grand
Contributor(s): Eric Lease Morgan (Infomotions, Inc.)
Versions: original; local mirror; HTML (this file); printable; PDF
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Identifier: manueldeproverbe00longiala
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PROVERBES DRAMATIQUES. 







i in us 



MANUEL, 



PROVERBES DRAMATIQUES, 



Monsieur, jc stiis Comedien : et comine nou.* passons ici 
avec toute la troupe, nous serions tres-flatt' ; s si nous pouvione 
avoir 1'honneur d'atmiser I'honorable compHgnie (|iii est tlaiis 
ce chateau. TR Ar.KjtJi.N. 






SAMUEL C'OLMAN: 

PORTLAND. 
GRIFFIN'S PRESS : BRUNSWICK. 

1830. 



f;u 









AVIS DE L> EDITEUR. 



La Langue Fran^aise est par excellence la 
langue de la conversation. Elle est si douce et 
si agreable, ses allures sont si gracieuses, et 
son caractere si spirituel, que par cette raison 
seule elle merite d' etre etudiee. D'ailleurs elle 
est aujourd'hui si utile sous tous les rapports, si 
generalement repandue, et, pour ainsi dire, si 
cosmopolite, que personne ne peut plus se dis- 
penser de la savoir, si non de la parler. 

En mettant au jour un ouvrage tel que le pre- 
sent, je ne crois pas necessaire d'y faire un 
long preambule. L' unique but, que je me 
propose, est d' etre utile a mes eleves, et en 
general a tous ceux, qui ont deja fait quelques 



progres dans 1' etude de la langue franchise. 
Occupe depuis quelque temps de 1' instruction 
publique dans une institution litteraire, je sens 
avec force combien il depend du precepteur 
d' aplanir les difficultes, et de lever les obstacles, 
qui rebutent les commen^ans, et retardent leurs 
progres. II me parait, que la maniere d' en- 
seigner, et le choix des livres elementaires me- 
ritent une attention particuliere. 

II faut que 1' instruction soit " k un sage, cache 
sous un joyeux maintien." II faut que le coeur 
soit interesse, afin que 1' esprit puisse etre in- 
struit. Au lieu done d' ennuyer le commen- 
^ant par des pieces graves et serieuses, et des 
recits qui trainnent en longueur, le but propose 
serait plutot atteint, si 1'on s'etait avise d' amu- 
ser, aussi bien que d' instruire. 

Conduit par ce motif, j' ai puise ce recueil dans 
une collection de pieces du meme genre, pub- 
Ii6e a Paris, entre les annees 1768 et 1782, sous 
le titre peu imposant de " Proverbes Drama- 
tiques." La collection complete consiste en huit 
volumes in-douze, contenant cent trois pieces, 
parmi lesquelles il y en a qui pourraient bien tenir 
lieu de petites comedies. Le nom de 1'auteur est 
inconnu. Dans I' avertissement de 1' Editeur on 



pretend, que 1' ouvrage n'est autre chose que le 
contenu " d'un Manuscrit, trouve la nuit, dans 
les rues de Paris, et dont P adresse etait entiere- 
ment effacee." II est a regretter, que 1' on ne 
trouve pas plus souvent de tels manuscrits ! 

Le Proverbe Dramatique est une espece de 
comedie, que 1' on joue dans les societes de Paris. 
Le mot d' un proverbe est enveloppe dans 1' ac- 
tion et revele dans le denouement de la piece : 
et de la vient le nom de Proverbe, que porte ce 
genre de comedie. 

Des qu' un eleve est parvenu a lire assez cou- 
ramment le style narratif, (sauf meilleur avis, 
c'est toujours par-la qu'il faut commencer,) on 
doit tacher de lui donner ce ton de la conversa- 
tion, qui est essentiel pour bien s' enoncer. 
Tout ce qui peut y avoir rapport ne saurait etre 
neglige. S'il a souvent des occasions de parler, 
soit avec des Fran^ais, soit avec ceux, qui con- 
naissent bien cette langue, il ne tardera pas a en 
acquerir une connaissance assez approfondie pour 
s'exprimer avec facilite. Si ces occasions lui 
manquent, il faut lui donner des exercises, qui 
puissent y supleer autant que possible. , 

Pour mettre leurs eleves a meme de 
ioindre la pratique a la theorie, plusieurs 



raaitres de langue donnent des soirees, oil 
1'on ne parle' qe le frau^ais. On ne saurait 
mieux faire : mais cela finit par devenir en- 
nuyeux, a moins que 1'on ne cherce toujours 
a en rekver Pinteret, par divers jeux de 
socie'te. Qu'il me soil permis de recomman- 
der d'y faire joiier la comedie. Je crois que 
voila le meilleur moyen que 1' on puisse imagi- 
ner pour graver fortement dans 1' esprit d' un 
eleve les phrases idiomatiques d' une langue, et 
pour lui faire prendre cette inflexion de voix, par 
laquelle on reconnait un natif, des qu'il parle. 
On peut objecter qu'une jeune personne, et 
surtout une demoiselle, ne voudrait pas jouer 
devant une societe, de peur que 1' on ne se rao- 
quat d' elle. Mais assurement on ne saurait 
oublier les bienseances jusqu'a persifler une 
personne, parcequ' elle ne connaitrait pas si bien 
qu' une autre une langue etangere. Un homme 
bien eleve, si peu qu'il ait d' experience, sentira 
toujours, que ce serait raanquer aux convenances, 
que d' en user ainsi. 

Dans le cas meme ou 1'on ne pourrait pas jouer 
la comedie, au moins devrait-on la lire. Que 
les eleves prennent chacun un role, et le precep- 
teurun autre: et qu'ils lisent tour-a-tour,suivant 



la disposition des roles. Par ce moyen, s'il ne 
parvient pas a les faire parler couramment, il 
aura du moins la satisfaction de les voir tres 
avances dans cette enterprise. 

Dans quelques unes des pieces que 1' on donne 
ici au public, il y a des personnages qui parlent 
un fort mauvais fran^ais. Tels, par example, 
sont Le Baron d? Ornbruck dans " Le Mari," et 
M. Trotburg, dans " L'Etranger." D'abord j'ai 
roulu corriger ses fautes de langage dans des 
notes, afin que 1' on put collationner sur 1' origi- 
nal chaque expression ainsi corrigee, et par ce 
moyen eviter de faire usage des mauvaises. 
Mais toute reflexion faite, j' ai cm mieux de lais- 
ser le tout, tel qu'il est. II me parait, que 1'on 
peut tirer quelque avantage raeme de ces fautes, 
en les indiquant aux eleves, et les faisant cor- 
riger en themes. 

Veuillez done, ami lecteur, bien agreer ce petit 
ouvrage, dont le but est de vous etre utile : car 
ce n ? est pas dans un tel chemin, que 1'on cherhe 
a cueillir des lauriers et a acquerir la renomme 
de savant. 



TABLE. 

LE POULET. 

LS BATTUS PAIENT L' AMENDE . , . page 15 

LA DIETE. 

It, FAUX SAVOIR HURLER AVEC LES LOUPS ... 27 

L'IMPORTUN. 

A QUELQUE CHOSE MALHEUR EST BON . . >. . 57 

LE BOSSU. 

IL NE FAUT PAS DIRE, FONTAINE JE NE BOIRAI PAS 

DE TON EAU 73 

LE SOT ET LES FRIPONS. 

IL NE FAUT PAS SE CONFESSER AU RENARD . . 91 

LE MARK 
<IU1 SE SENT MORVEUX,SE MOUCHE 125 

L'ANE DANS LE POTAGER. 

IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERM^E 145 

L'ETRANGER. 

^'ENTENTE EST AU DISEUR 150 

LE SOT AMI. 

MIEUX VAUT UN ENNEMI, 0.u'uN SOT AMI . . 181 



LA SONNETTE. 

PLUS DE BRUIT QUE I)E BFSOGNE 211 

LA RECOMMANPATION. 

AVF.C I.ES HONNETES GF.> S II. N ? Y A RIEN A PERDRE 229 

LE COMEPIEN BOURGEOIS. 
A BEAU PRECHER, QUI N'A COEUR DE BIEN FAIRE . 251 

L'AMATEUR ru TRAGIQUE. 

II. FAUT BATTRE I.E FER TANDIS Qtj'lL EST CHAUD 265 

LES DEUX AUTEURS. 
ON FAIT CE QU'ON PEUT, ET JVON PAS CE Qu'ON VEUT 283 



ERRATA. 

Page 5, ligne 24 : suplcer, Kaez Mipplrer. 

" 7, " 4: entfri>rise " cntreprise. 

24, " 10: d(.nnez " clonni'-. 

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parceque je. 


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21: 


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trouver. 


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11: 


ravailler " 


travailler. 


243, ' 


25: 


ngrnndrait " 


ngrandirait 


288, " 


21: 


ferai " 


ferait. 



LE POULET. 



PEHSONNAOES. 



M. D'ORVILLE. 

M. FREMONT. Medecin. 

LA BRIE. 

COMTOIS. 



La Scene est chez M. d'Oreitte. 






LE POUL.ET. 



MOT DtJ PROTERBE. 

LES BATTUS PATENT L' AMENDE. 

SCEJTE I. 

M. D'ORVILLE, COMTOIS, LA BRIE. 

M. D'ORVILLE. 

PARBLEU, cette medecine-la m'a bien fatigue ! je 
meurs de faim. Et mon poulet, la Brie ? 

LA BRIE. 
Monsieur, vous allez 1'avoir tout-a-1'heure. 

M. D'ORVILLE. 
Pourquoi Comtois n'y est-il pas alle .* 

COMTOIS. 

Monsieur, il fallait bien etre aupres de vous, pour 
vous habiller. Nous aliens mettre le couvert. 

M. D'ORVILLE. 

Us ne finiront pas. Est-ce qu'il ne peut pas faire 
cela tout seul? allons, vas-t'en. 

COMTOIS. 
J'y vais, j'y vais. 



16 LE POULET. 

M DORVILLE. 

Je tombe d'inanitiou. Donnez-moi un fauteuil. 
(11 s^assied.) Aliens, finis done. 

LA BRIE. 

Je vais mettre la table devant vous. (H Vapproche.) 
Je m'en vais chercher du pain- 

M. D'ORVILLE. 

Je crois qu'ils me feront mourir d'impatience. 
LA BRIE. 

Deployez toujours votre serviette pour ne pas per- 
dre de terns. 



SCEJVE II. 

M. D'ORVILLE. 



JE n'en puis plus ! je m'endors de fatigue et de 
faiblesse. (// s'endort et ronfle.) 



SCEJVE III. 

M 'DORVILLE, LA BRIE, COMTOIS porttmt le poulet. 

LA BRIE. 
APPORTE du pain. 

COMTOIS. 

II y en a la: j'apporte le poulet. Quoi ! il dort 
deja? 

LA BRIE. 

Je ne fais pourtant que de le quitter. 
COMTOIS. 

Mais son poulet va refroidir. Reveille-le. 

LA BRIE. 

Moi ? je ne m'y joue pas, il crierait comme un ai- 
gle. 



LE POULET. 



COMTOIS. 
Comment ferons-nous? 

LA BRIE. 

Je n'en sais rien : cela nous fera diner a je'ne sais 
quelle heure, et je ineurs de faim. 

COMTOIS. 
Et moi aussi ; ma foi je m'en vais 1'eveiller, 

LA BRIE. 
Tu n'en viendras jamais a bout. 

COMTOIS, cria.nl. 

Monsieur. 

LA BRIE. 

Oui, oui ; vois comme il remue, il n'en ronfle que 
plus fort. 

COMTOIS. 

Quel diable d'homme ! coupe le poulet ; en cas 
qu'il se reveille, ee sera toujours autant de fait. 

LA BRIE. 

Oui, et il sera plus froid ; je ne m'y joue pas. 

COMTOIS. 

He-bien, je m'en vais le couper, moi. (// coupe une 
ciiisse.) Tiens, vois eomme cela sent bon. 

LA BRIE. 

Je n'ai pas besoin de sentir pour avoir encore plus 
de faim. 

COMTOIS. 

Ma fbi, j'ai envie de manger cette cuisse-la. Mon- 
sieur Fremont lui a ordonne de ne manger qu'une 
aile, il n'y prendra peut-etre pas garde. (// mange la 
cwwse.) Ma foi, elle est bonne. Je m'en vais boire 
un coup. Donne-moi un verre. (Use versed boire et 
boit.} 

LA BRIE. 
Ets'ilse reveille? 

COMTOIS. 

He-bien, il me chassera, et je m'en irai. 
2* 



18 LE POULET- 



LA BRIE. 

Ah, tu le prends sur ce ton-la ! oh, j'en ferai bien 
autant que toi: aliens, allons, donne-moi 1'autre cuisse. 

COMTOIS. 

Je le veux bien, nous serons deux centre lui, il ne 
saura lequel renvoyer. Tiens. (H lui donne Vauire 
cuisse.} 

LA BRIE. 

Donnes-moi done du pain? 
COMTOIS. 
Tiens, en voila. 

LA BRIE. 

Ma foi, tu as raison ; ce poulet est excellent! mais 
je veux boire aussi. 

COMTOIS. 

He-bien bois. Je songe une chose ; comme il ne 
doit manger qu'une aile, il ne m'en coutera pas da- 
vantage de manger 1'autre, je m'en vais en mettre une 
sur son assiette. (// mange.) 

LA BRIE. 

C'est bien dit, donne-moi le corps. 

COMTOIS. 

Ah, le corps ; c'est trop, je m'en vais te donner le 
croupion. (Us mangent tons ks deux.) 

LA BRIE. 
Cela ne vaut pas 1'aile. 

COMTOIS. 
Mange, mange toujours. 

LA BRIE. 
Buvons aussi. 

COMTOIS. 
Allons, a ta sante. 

LA BRIE. 
A la tienne. (Us boirent.) 

COMTOIS. 
Ce _vin-la est bon. Quoi, tu manges le haut du 



LE POULET. 19 



LA BRIE. 
Ma foi, oui. 

COMTOIS. 
Oh, je m'en vais manger son aile. 

LA BRIE. 
Attends done. 

COMTOIS. 

Je suis ton serviteur, je veux en avoir autant que 
toi. 

LA BRIE. 
Tu es bien gourmand. 

COMTOIS. 
Tu ne 1'es pas toi? ah (ja, buvons, buvons. 

LA BRIE. 
Prends ton verre. (Us boivent.) 

COMTOIS. 
A present que ferons-nous, quand il s'eveillera? 

LA BRIE. 

Je n'en sais rien. Buvons pour nous aviser. 

COMTOIS. 
II ne reste plus rien dans la bouteille ? 

LA BRIE. 

Non? et que dira Dame Jeanne, quand elle verra 
la bouteille vuide ? 

COMTOIS. 
Et les restes dupoulet? 

LA BRIE. 

Ma foi, elle dira ce qu'elle voudra. Attends, le 
voila qui remue. 

COMTOIS. 
Comment ferons-nous ? que dirons-nous ? 

LA BRIE. 

Tiens, mets tous les os sur son assiette, et dis com- 
me moi. 

COMTOIS. 
Oui, oui, ne t'embarrasses pas. 

LA BRIE. 
Paix done. 



20 LE POULET. 



M. D'ORVILLE, sefrottant Us yevx. 

He-bien, qu'est-ce que vous faites la vous aulres? 

LA BRIE 

Monsieur, nous attendons. (A Comtois,} Rince son 
verre, et mets de 1'eau dedans. * 

M. D'ORVILLE. 

He bien ; ces coquins-la ne veulent done pas me 
donner mon poulet? 

LA BRIE. 
Votre poulet, Monsieur? 

M. D'ORVILLE. 
Oui ; comment, depuis deux heures que j'attends ! 

LA BRIE. 

Que vous attendez, Monsieur ! vous badinez, il 
t-st bien loin. 

M. D'ORVILLE. 
Comment bien loin ! qu'est-ce que cela veut dire ? 

LA BRIE. 
Tenez, Monsieur, regardez devant vous. 

M. D'ORVILLE. 
Quoi ! 

LA BRIE. 
Vous ne vous souvenez pas que vous 1'avez mange? 

M. D'ORVILLE. 
Moi! 

LA BRIE. 
Oui, Monsieur. 

COMTOIS. 
Monsieur a dormi depuis. 

M. D'ORVILLE. 
Je n'en reviens pas ! je 1'ai mange ? 

LA BRIE. 
Oui, Monsieur, et vous n'avez rien laisse ; voyez. 

M. D'ORVILLE. 

Jc Pai mange*! c'est incomprehensible! et jemeurs 
de faim. 



LE POULET. 



COMTOIS. 

Cela n'est pas etonnant, vouz n'aviez rien dans le 
corps ; cela a passe tout de suite en dormant. 

M. D'ORVILLE. 
Mais je voudrais boire un coup, du moins. 

LA BRIE. 

Vous avez tout bu. Nous ne vous avons jamais 
vu une soif et un appetit pareils. 

M. D'ORVILLE. 
Je le crois bien ; car je 1'ai encore. 

COMTOIS. 

C'est surement la raedecine, qui fait cela. Monsieur 
veut-il sonverre d'eau? 

M. D'ORVILLE. 
Un verre d'eau? 

COMTOIS. 

Oui, pour vous rincer la bouche ; parce que nous 
irons diner, nous, apres cela. 

M. D'ORVILLE. 
Je n'y comprends rien. (J/ se rince la bouche.) 

LA BRIE, a Comtois, bos. 

Tu vois bien que Dame Jeanne n'aura rien i dire 
flon plus. 



SCENE IV. 

M. D'ORVILLE, M. FREMONT, LA BRIE, COMTOIS. 
LA BRIE, annonqant. 

MONSIEUR Fremont. 

M. FREMONT. 

He-bien, la medecine, depuis ce matin? 

M. D'ORVILLE. 
Ah, Monsieur, elle m'a donne un appetit devorant. 



LE POTJLET. 



M. FREMONT. 

Tant mieux, cela prouve qu'elle a balay6 le reste 
des humeurs. 

COMTOIS. 
C'est ce que nous avons dit a Monsieur. 

M. D'ORVILLE. 
Mais, Monsieur, je meurs de faim. 

M. FREMONT. 

N'avez-vois pas mange votre aile de poulet, com- 
ma je vous 1'avais ordonne? 

LA BRIE. 

Bon, Monsieur a bien plus fait, il a mange le pou- 
let tout entier ! 

M. FREMONT, en colere. 

Le poulet entier? 

COMTOIS. 
Et bn sa bouteille de yin. 

M. FREMONT, en colere. 
Sa bouteille de vin et un poulet ! 

M. D'ORVILLE. 
He, Monsieur, je mourais de faim. 

M. FREMONT, en colere. 

Vous mouriez de faim ! vous n'etes pas plus rais- 
sonnable que cela? 

M. D'ORVILLE. 

He, Monsieur ; c'est comme si je n'avais rien man- 
ge, je me sens toujours le meme besoin. 

M. FREMONT, en colere. 

Le meme besoin ! n'etes-vous pas honteux ! Ne 
voyez-vous pas que ce sont vos eutrailles qui sont 
irritees? 

M. D'ORVILLE. 
Mais, Monsieur, considerez 

$ M. FREMONT, en colere. 

Je vous ordonne une aile de poulet, et allez, al- 
Jez, Monsieur, avec une intemperance comme celle- 



LE POULET. 23 



la, vous ne meritez pas qu'on s'attache vous, et 
qu'on en prenne soin. 

M. D'ORVILLE. 
Mais, je vous prie 

M. FREMONT. 

Non, Monsieur, il faut vous mettre a la diette, 
pendant huit jours. 

M. D'ORVILLE. 
Ah, Monsieur Fremont ! 

M FREMONT. 
A 1'eau de poulet. 

M D'ORVILLE. 
A 1'eau de poulet? 

M. FREMONT. 

Oui, si vous ne voulez pas avoir une maladie epou- 
vantable, une inflammation! ou bien, jene vousver- 
rai plus, je ferai mieux. 

M. D'ORVILLE. 

Quoi, Monsieur Fremont, vous pourriez m'aban- 
donner? 

M. FREMONT. 

Oui, Monsieur, si vous ne faites tout ce que je vous 
dirai. 

M. D'ORVILLE. 
Mais, Monsieur, rien que de 1'eau de poulet? 

M . FREMONT. 
Ah, vous ne voulez pas ? adieu, Monsieur. 

M. D'ORVILLE. 

Et non, Monsieur, j'en prendrai. Allez-vous-en 
tous deux, dire qu'on en fasse tout a 1'heure. 

LA BRIE. 
Oui, Monsieur. 

M. FREMONT. 

Non pas pour aujourd'hui, de 1'eau de chiendent, 
seulement. 

M. D'ORVILLE. 
De 1'eau de chiendent? 



24 LE FOTJLET. 



M. FREMONT. 
Oui, Monsieur, il faut laver. 

M. D'ORVILLE. 
Et vous reviendrez? 

M. FREMONT. 
A cette condition-la. 

M. D'ORVILLE. 

Si vous me le premettez, je ferai tout ce que vous 
voudrez. Je vais vous suivre jusqu'a ce que vous 
m'ayez donnez votre parole. 

M. FREMONT. 

Nous verrons comment vous vous conduirefc. (/fe 

sortent.} 



LA DIETE. 



PEHSONNAQES. 

M. DESPREUILS. 

ME. DENERET, veuve, niece de M. Despreuils. 

LE CHEVALIER I>E St. JULES. 

ME. BABAS, gouvernante de M. Despreuils. 

LA ROCHE, 



LAFLEUR, < 

LE BRUN, laquais du Chevalier de St. Jules. 

M. SOBRIN,medecin. 

La Scene est chez M. Despreuils } dans un salon. 



LA DIKTE, 



MOT DU PROTERBE. 



SCEJVE I. 

Mz. DENERET. LE CHEVALIER. 

LE CHEVALIER, 

EH bien, Madame, qu'est-ce qu'il y a de nouveau 
ici? 

Me. DENERET. 
Mon oncle est toujours de meme. 

LE CHEVALIER. 
Le delire continue ? 

Me. DENERET. 

Oui. Je ne veux pas TOUS parler devant les domes- 
tiques. 

LE CHEVALIER. 
Pourquoi? 

Me. DENERET. 

C'est qu'ils ne sont pas bien intentionnes pour vous. 
Us disent que mon oncle n'etait pas malade, et que 



LA DIETE. 



c'est le medecin que TOUS laravez donne, qui lui a 
cause ce delire . 

LE CHEVALIER. 

Mais Monsieur Sobrin est fort sage,et j'ai fait pour 
le mieux. 

Me. DENERET. 

Je le crois; mais la diete qu'il ordonne dans toutes 
les maladies a revoke nos gens, et ils ont tant dit a 
mon oncle que s'il ne voulait pas manger, il mourrait, 
qu'aujourd'hui il se croit mort, oui, absolument mort. 

LE CHEVALIER. 

Quoi ! la tete de M. Despreuils est affaiblie a ce 
point-la? 

Me. DF.NERET. 

Oui, vraiment, et si elle ne revient pas, et qu'il 
meure en effet, je ne pourrai jamais vous epouser. 

LE CHEVALIER. 

Pourquoi done ? n'etes-vous pas veuve, par conse 1 - 
quent maitresse de vos volontes ? 
Me. DENERET. 

II est vrai; mais vous ne savez pas tout. J'attends 
de mon oncle la seule fortune que je puisse avoir. 

LE CHEVALIER. 
Je le sais. 

Me. DENERET. 

Vous n'etes pas riche, et il m'etait bien doux de 
pouvoir vous faire partager des biens que je ne sau- 
rais desirer sans vous. 

LE CHEVALIER. 
Votre cceur me suffit. 

Me. DENERET. 

Je le crois ; mais en vous epousant sans la succes- 
sion de mon oucle, je vous minerals, en vous empe- 
chant de faire un bon manage; et il a fait un testa- 
ment par lequel il me desherite, si je vous epouse. 



LA DIETE. 29 



LE CHEVALIER. 
O ciel! que m'apprenez-vous ? 

Me. DENERET. 
S'il mourait 

LE CHEVALIER. 

Ne pourrait-on pas faire casser le testament, 
comme ayant etc fait dans le delire ? 

Me. DENERET. 

Ce serait un proces dont le succes serait tres dout- 
eux ; et comme les domestiques sont bien traites 
dans ce testament, le delire serait tres difficile a 
prouver. 

LE CHEVALIER. 
Comment done faire ? 

Me. DENERET. 

II faut attendre M. Sobrin, que j'ai envoye cher- 
cher par Le Brim, qui s'est trouve ici fort a propos. 

LE CHEVALIER. 
Mais la gouvernante. /*-* !A 

Me. DENERET. 
Madame Babas? 

LE CHEVALIER. 

Oui; elle empechera qu'on ne suive ses ordon- 
nances. 

Me. DENERET. 

II est vrai qu'elle est un peu contre lui, depuis Ic 
delire de mon oncle ; mais je vais lui faire entendre 
raison. 

LE CHEVALIER. 

La chose sera difficile; car elle est bien entetee: la 
Toici. 



3* 



30 LA DIETE. 



SCENE II. 

ME. DENERET, LE CHEVALIER, M* BABAS. 

Me. DENERET. 

EH bien, Madame Babas, mon oncle se croit-il 
toujours mort? 

Me. BABAS. 

Ah ! Madame, plus que jamais ; 'il nous fait perdre 
1'esprit, il ne veut plus ouvrir les yeux, et il ne parle 
que de son enterrement, et puis il dit qu'on verra 
dans son testament qu'il ne veut ni cloches, ni chant: 
quelle pitie! eusuite il demande si on 1'alu. 

LE CHEVALIER. 

Est-ce que les Notaires n'ont pas vu qu'il etait dans 
ledelire? 

Me. BABAS. 

Mais c'est qu'il n'y etait pas, Madame, et qu'il 
avait toute sa raison comme moi. II n'y a qu'un point 
qui le tourmentait, c'etait de savoir que vous vous 
portiez bien, vous, Monsieur le Chevalier et Mon- 
sieur Sobrin aussi. Pour Monsieur Sobrin, il a bien 
raison de le detester; car c'est cette diete qu'il lui a 
ordonm'e qui 1'a mis dans cet etat-la. 
LE CHEVALIER. 

Eh bien, si TOUS le croyez, faites-le manger. 
Me. BABAS. 

Est-ce qu'il y a moyen a present ? II dit que les 
morts ne mangent point. J'ai beau lui dire: Mais, 
mon cher maitre, ecoutez done une chose, si vous ne 
mangez pas, nous mourrons tous de chagrin. Eh 
bien, dit-il, tantmieux, nous nous reverrons bientot; 
car il nous aime bien, comme vous voyez: c'est le 
meilleur cceur du monde! Pour moi, je crois que je 



LA DIETE. 31 



deviendrai folle. Savez-vous que cela me fait tant 
de peur, cette vilaine diete, que, depuis que mon 
maitre est comme cela, je fais mes quatre repas, et je 
mange, la nuit, quand je m'eveille: il faut vivre avant 
de mourir. 

Me. DENERET. 
Mais Monsieur Sobriu ne vient pas. 

Me. BAB AS. 

Qu'en voulez-vous faire, Madame? Ah, pardi, 
voila un beau medecin de neige; c'est dommage qu'it 
n'y ait pas de dgel pour lui. Mais je m'amuse,moi, 
la, tandis que j'ai affaire. Voyons un peu .... oui, 
il sera bien sur ce sopha. 

LE CHEVALIER. 
Qui done, Madame Babas? 
Me. BABAS. 
Monsieur Despreuils veut etre transporte ici. 

Me. DENERET. 

Pourquoi faire? 

Me. BABAS. 

Ah dame, pour Eh bien, voila que je ne m'en 

souviens pas a present. Ah! si j'allais devenir folle 
aussi, moi! Je m'en vais manger un morceau et 
boire un coup promptement. 



SCEJVE III. 

ME. DENERET, LE CHEVALIER, LA ROCHE, avec des ortillers. 

LA ROCHE. 
JE vais mettre les oreillers sur le canape. 

Me. DENERET; 
Est-ce que mon oncle va venir? 



32 LA DIETE. 



LA ROCHE. 

Oui, Madame, c'est-a-dire, nous aliens Papporter, 
car il (lit que les morts ne marchent pas. 

Me. DENERET. 

Chevalier, allez-vous-en; il serait peut-etre fache 
de vous voir. 

LA ROCHE. 

II ne le verra pas, Madame: il dit que lorsqu'on est 
mort on doit avoir les yeux fermes, et il tient parole. 
Je m'en vais le chercher. (11 sort.) 

Me DENERET. 

En verit^, cette situation est reellement afflige- 
ante. 

LE CHEVALIER. 

II faut esperer qu'elle ne durera pas. Nous ver- 
rons ce que dira le Docteur. 

Me. DENERET. 

Voici, je crois, mon oncle. 



SCENE IV. 

M. DESPREUIL*. enrobe de chambre, ME. DENERET, LE CHE- 
VALIER, Mr.. BAB AS, mangeant, LA ROCHE et LA 
FLEUR portant M. Deipremlt. 

LA ROCHE. 

TIENS, par ici. Avance encore: posons-le la. 

Me. BABAS. 
Un peu plus avant: fort bien. 

M. DESPREUILS. 
Eh! tu me fais mal au cou, toi, La Roche. 

LA ROCHE. 
Oh que non, Monsieur. 



LA DIETE. 33 



M. DESPREUILS. 
Eh parbleu,je le sens bien, apparemment. 

LA ROCHE. 
Vous vous trompez, Monsieur. 

M. DESPREUILS. 

Comment, je me trompe? 

LA ROCHE. 
Assurement: est-ce que lesmorts sont sensibles? 

M. DESPREUILS. 
Ah! tu as raison; je n'y pensais pas. 

Me. BABAS. 

La Roche, allez-vous-en boire un coup avec La 
Fleur, et n'oubliez pas de manger au moins, car vous 
voyez ou mene la diete. 

LA ROCHE. 

Oh ! laissez-nous faire, ne soyez pas en peine de 
nous. 



SCENE V, 

Mi. DENERET, LE CHEVALIER, ME. BABAS. 
Me. DENERET. 

EH bien, mon oncle, comment vous trouvez-vous ? 

M. DESPREUILS. 

Mais assez bien. Je ne croyais pas qu'on mou- 
rut comme cela, sans sentir ni mal, ni douleur. 

Me. DENERET. 
Mais vous n'etes pas mort. . . . 

M. DESPREUILS. 
Je ne suis pas mort? qui vous a dit cela? 



34 LA DIETE. 

Me. DENERET. 

Non, assure ment, vous ne 1'etes point: rappelez 
votre raison. . . . 

M. DESPREUILS. 

Comment ma raison? est-ce que les raorts sont des 
f ous ? croyez-vous qu'ils aient envie de rire? Lais- 
gez-moi tranquille ; voila 1'etat ou je dois etre, je le 
sais mieux que vous. 

Me. DENERET. 
Mais, mon oncle, croyez-nous done. 

M. DESPREUILS. 

Ah <ja, voulez-vous me faire mettre en colere, afin 
que les morts se moquent de moi; car je serai, je 
crois, le seul mort en colere. 
Me. BABAS. 

Moi, jenelui veux rien dire: s'il voulait manger, 
cela serait different. 

M DESPREUILS. 

Mais je vous dis que dans notre monde on ne mange 
pas. 

Me. BABAS. 

Eh bien, soyez du notre; il vaut mieux etre unbon 
vivant qu'un triste mort. 

Me. DENERET. 
Ah! voila Le Brun. 



LA DIETE. 35 



SCENE VI. 

Mz.DENERET, M. DESPREUILS, M. SOBRIN. Mr. BABAS, 
LE BRUN. 

LE CHEVALIER. 
EH bien, le Docteur vient-il? 

LE BRUiN 7 . 
Vous allez le voir; il me suit: le voila qu'H entre. 

Me. DENERET. 

Monsieur le Docteur, que dites-vous de 1'etat de 
mon oncle ? 

M. SOBRIN. 

Tout-a-1'heure, Madame, tout-a-1'heure. (Il tate le 
pouls de M. Dcspreuils.) 

Me. BABAS, 
Monsieur, depuis le matin il se croit mort. 

M. SOBRIN. 
Bon. 

Me. BABAS. 
Songez done qu'il u'a pas mange depuis huit jours. 

M. SOBRIN. 

Bon. 

Me. BABAS. 

Toute la nuit il a ete tres-agite. 

M. SOBRIN. 
Bon. 

Me. BABAS. 

Et, quelque chose que nous lui ayons dit, il n'a pas 
voulu ouvrir les yeux. 

M. SOBRIN. 
Bon. 



36 LA DIETE. 



Me. BABAS. 

Comment, bon, bon, bon! mais s'il continue, nous 
ne saurons qu'en faire. ,. yr - 

M. SOBRIN. 

Fort bien: je sais a present la cause da mal, et je 
le guerirai. 

Me BABAS. 

Vous ne le guerirez pas, si vous ne trouvez le 
moyen de le resoudre a manger. 

M. SOBRIN. 
Au contraire. Ecoutez-moi. 

Me. BABAS-. 

Mais Monsieur, quaud il n'y a plus d'huile dans 
une lampe, il faut bien qu'elle s'eteigne; on ne vit 
pas de 1'air du temps, et votre diete. . . 
Me. DE. \ERET. 

Ecoutez M. le Docteur, Madame Babas. 

Me. BABAS. 

Qu'il parle tant qu'il voudra; mais ce n'est pas 
avec des paroles qu'on guerit un malade. J'ai parle 
, a mon mari jusqu'au dernier moment, et cela ne 1'a 
pas empechl de mourir, le pauvre defunt! 

Me DENKRET. 
Finissez done. 

Me. BABAS. 
Allons, je roe tais; mais. . . 

M. SOBRIN, d Madame Deneret. 

Madame, le mal de M. votre oncle est dans le sang; 
c'est-a-dire, la fermentation a cause une fievre qui 
tourne a la malignite, et sans perdre un instant, il faut 
le saigner trois fois, d'heure en heure. 
Me. BABA^. 

Ce n'est pas mon avis a moi, Madame; c'est Mon- 
sieur votre oncle; mais c'est mon maitre. 



LA DIETE. 37 



M. DESPREUILS. 
Qu'est-ce que dit le Docteur, Madame Babas? 

M. SOBRIN. 

II dit qu'il veut voas faire saigaer trois fois ; n'y 
consentez pas, mon cher maitre. 

M. DESPREUILS. 

Je ne crois pas qu'il s'en avise. 
M. SOBRIN. 

Mais, Monsieur Despreuils.. . . 

M. DESPREUILS. 

Non, Monsieur ; vous m'avez tue, contentez-vou$ 
de cela. On peut bien ouvrir un raort ; mais on ne le 
saigne pas ; et je vous empecherai bien de me pour- 
suivre au dela du tombeau . 

Me. BABAS. 
Etmoi aussi, je vous assure 

Me. DENERET. 

Madame Babas, je vous prie de ne pas vous oppo- 
ser aux secours qu'il est a propos de donner a mon 
oncle. 

Me. BABAS. 
Mais Madame.. . 

Me. DENERET. 
Taisez-vous. 

Me. BABAS. 

Si je ne parle pas, je n'en penserai pas moins 
LE CHEVALIER, 6. 

Docteur ,comment ferez-vous ? Us ne le laisseront 
jamais saigner. 

M. SOBRIN 

Je sens bien que Madame Babas s'y opposera, et 
que le malade sera fort difficile a saigner de force; 
ainsi, il faut prendre un autre parti. 

LE CHEVALIER. 
Voyons. 

M. SOBRIN. 

Avez-vous quelqu'uu sur qui rous puissiez compter 
ici? 

4 



38 LA DIETE. 

Me. DENERET. 
Oui, il y a Le Brun, qui est au Chevalier. 

M. SOBRIN. 

Eh hien, je vais vous envoyer un temperatif, qu'il 
lui fera prendre, sans que Madame Babas le sache, 
et cela arreterales progres de la fievre; vous en pouv- 
ez etre sure. 

Me. DENERET. 

Aliens, envoyez-le promptement . 

M. SOBRIN. 

Je vous 1'apporterai moi-meme, et, quelque temps 
apres, je viendrai voir 1'efFet du reraede. 

Me. DENERET. 

Allez, ne tardez pas. 

LE CHEVALIER, d Madame Deruret. 
Je vais conduire le Docteur. 
Me. DENERET. 

J'y vais aussi; je veux savoir ce qu'il pense reelle- 
ment de 1'etat de mon oncle. 



SCENE VII. 

M. DESPREUILS, ME BABAS, LE BRUN. 

Me. BABAS. 

POUR des gens d'esprit, comme ils donnent tete 
baissee dans tout ce que dit cet homme-la! Ah .' si 
notre Monsieur Tibia n'etait pas a la campagne, 
comme il aurait deja gueri notre maitre ! 

LE BRUN. 
Qui est-ce que c'est que Monsieur Tibia ? 



LA DIETE. 39 



Me. BABAS. 

Ah ! c'est un petit chirurgien qui demeure ici au 
coin de la rue a droite. 

LE BRUN. 

Ah <ja, voulez-vous que je guerisse Monsieur Des- 
preuils, moi? 

Me. BABAS. 

Assurement, je le veux; tenez, j'ai plus de confiance 
en vous,qu'en ce Docteur, avec sa grande perruque et 
sa canne. Quand on dit un Docteur, c'est pour moi 
comme si 1'on disait un ignorant. 

LE BRUN. 

Cela est souvent la meme chose, Ah c,a, qu'est-ce 
que vous me donnerez, si je reussis ? 

Me BABAS. 
Tout ce que vous m'avez demande. 

LE BRUN. 

Ne badinons pas ; vous savez que depuis long- 
terns j'ai envie de vous epouser. 

Me. BABAS. 

Eh bien, je vous epouserai, cela ne me fait rien ; 
parce qu'on m'a predit que je serais veuve trois fois. 

LE BRUN. 

Je ne crois pas aux devins. Allons, commences 
par me donner des draps blancs, et envoyez-moi La 
Koche avec une echelle. 

Me BABAS. 

Vous me direz done. . . . 

LE BRUN. 
Oui, oui, apres. 



40 LA DIETE. 



SCEJVE VIII. 

M. DESPREU1LS, LE BRUN. 

M. DESPREUILS. 

Ehbien, qu'est-ce done que 1'on fait? est-ce qu'on 
ne songe pas a mon enterrement ? 

LE BRUN. 

Pardonnez-moi, Monsieur, on va apporter la ten- 
ture. 

M. DESPREUILS. 

Avec toutes leurs ceremonies, ces gens-la gatent la 
mort; mais j'ai dit dans mon testament que je n'en 
Youlais point. 

LE BRUN. 

Dame, Monsieur, je n'en sais rien; mais puisque le 
vin est tire, il faut le boire. 

M. DESPREUILS. 
Allons, finissez done. 

'< : *. , - / 



SCEJVE IX. 

M. DESPREUILS, LE BRUN, LA ROCHE, ante des drop, tt vat 
tchelle. 

LE BRUN. 
Aidez-moi done, (lit tendent les draps.) 

M. DESPREUILS. 
Cela avance-t-il ? 

LE BRUN. 
Oui, Monsieur, voila qui est fait. (Jit s'en vonl.) 



LA DIETE. 41 



SCEJVE X. 

M. DESPREUILS. 

Je ne sais pas quand ils viendront me chercher. Je 
suis bien fache d'avoir deTendu les cloches; j'aurais 
entendu tout cela, je saurais quand on aurait fini; car 
je ne sens rien. 



SCEJVE XI. 



M. DESPREUILS, LE BRUN. 
LE BRUN, contrefaisant plusieurt voix. 

QU'EST-CC done la qui passe? C'est ce pauvre M. 
Despreuils. 

M. DF.SPREUILS. 
Ah, ah! je passe: cela sera bientot fait. 

LE BRUN. 

A-t-il ete malade long-terns? Non; mais ses gens 
pleurent bien. C'est qu'ils I'aimaient beaucoup. 
Voyezdonc ce pauvre Le Brun corame il est afflige 
Est-cequ'il etait a lui? Non; mais il ne 1'aimaitpas 
moins. S'il avait su cela, il lui aurait assurement 
Jaisse quelque chose. Allons,voili le convoi pass*'. 
Adieu, Monsieur, adieu, Madame. Mes compliments 
*^hez vous. Je n'y manquerai pis. 
4* 



42 LA DIETE. 



SCENE XII. 

M. DESPREUILS. 

JE n'entends plus rien. Je voudrais bien savoir ou 
je suis a present. Je crois que je puis ouvrir les yeux. 
(// outre les yeux.) Ah, ah! je ne vois que du blanc. 
Apparemment ce sont les Champs Elysees. Mais que 
dois-je faire? dois-je me lever ou rester tranquille? 
Pour le savoir,attendons qu'il paraisse quelques ames, 
qui sans doute me le diront. Ah ! que je m'ennuie! 
On a bien raison de dire dans 1'autre monde, qu'on 
s'ennuie comme un mort. Mais j'entends quelqu'un. 
Examinons sans rien dire. 



SCEJVE XIII. 

M, DESPREUILS, Mi. BABAS, LE BRUN, tnvellopptt chacvn 
d'un drap de la tile aux pitds. 

M. DESPREUILS. 
CE sont deux ames. 

LE BRUN, 6a*. 

Le Docteur a envoy e une petite bouteille, que j'ai 
la pour lui faire prendre. 

Me. BABAS. 
Jetez-la par la fenetre. 

LE BRUN. 

Non, je veux la lui faire voir, pour lui prouver que 
je n'en ai pas eu besoin. 

Me BABAS. 
Madame Deneret croit que nous ne reussirons pas. 

LE BRUN. 

Elle verra qu'elle s'est trompee. 



LA DIETE. 43 



M. DESPREUILS. 

Je n'entend pas un mot de oe qu'ils disent 5 mais 
que vois-je! je crois que c'est Le Brun? 

LE BRUN. 
Oui, Monsieur c'est moi-meme. 

M. DESPREUILS. 
Depuis quand es -tu mort ? 

LEBRUN. 
Monsieur, deux heures apres Madame Babas. 

M. DESPREUILS. 

Madame Babas est morte ? 

Me. BABAS. 

Oui, mon cher maitre, du chagrin de ne plus voiis 
voir: j'ai dit comme cela, qu'est-ce que j'ai affaire au 
monde a present? et je suis morte toute de suite ; et 
Le Brun, qui m'aimait, est mort aussi. 

M. DESPREUILS. 

En verite, mes amis, j'en suis bien aise; car je ne 
connais personne ici. 

Me. BABAS. 
Que faisiez-vous done la? 

M. DESPREUILS. 

Rien. Je m'eirnuyais. 

LE BRUN. 
Mais il faut faire quelque chose pour s'amuser. 

M DESPREUILS 
Eh quoi? 

Me. BABAS. 
Boire et manger. 

M. DESPREUILS. 

Vous vous moquez de moi ; les ames ne mangent 
pas. 

LE BRUN. 

Je le croyais comme vous ; mais nous avons deja 
goute, et nous allons souper. 

M. DESPREUILS. 
Quel conte vous me faites! 



44 LA DIETE. 

LE BRUN. 

Vous allez voir. Madame Babas, vous avez nos 
deux poulets ? 

Me. BABAS. 
Oui, les voici; je les ai choisis bien gras. 

LE BRUN. 

Et moi, j'ai deux bouteilles de vin, du meilleur qui 
BO it en Bourgogue. 

M. DESPREUILS. 
Et vous allez boire et manger? 

LE BRUN. 

Surement; vous allez voir. 

M. DESPREUILS. 

Je ne comprends pas cela. 

Me. BABAS. 
' Est-ce que vous n'avez pas faim? 

M. DESPREUILS. 

Parbleu si fait, j'ai faim et soif , on ne peut pas 
davantage; mais je ne crois pas que je doive manger. 

Me. BABAS, 

Eh bien, Monsieur, ce sont vos affaires; pour nous 
nous allons toujours manger, n'est-ce pas, Le Brun? 

LE BRUN. 
Ah ! je vous en repouds. 

Me. BABAS. 

Mettons-nous ici aupres de Monsieur,pour lui teuir 
compagnie. Voila votre poulet. Donnez-moi du 
pain. 

LE BRUN. 
En voici. (Us mangent.) 

M. DESPREUILS. 
Votre poulet sent bien bon. 

Me. BABAS. 

II est excellent! 

LE BRUN. 
J'avais bien faim 



LA DIETE. 45 



Me. BABAS. 

Buvons done. 

LE BRUN. 
Volontiers. (11 verse a boirc, et Us boivent.} 

M. DESPREUILS. 

Savez-vous a quoi je pense, pendant que vous 
mangez tous les deux? 

LE BRUN, la bouche pleine, 
Non, Monsieur, a quoi? 

M. DESPREUILS. 

A tout ce qu'on dit dans le monde d'ou nous venons, 
quand on parle de celui-ci. 

LE BRUN. 

Oui , cela est bien drole : on y parle souvent de tout, 
sans savoir ce qu'on dit. 

M. DESPREUILS. 

Assurement, puisqu'on dit que quand on est mort, 
on ne mange pas. 

Me. BABAS. 

Ah! mais, dame, ecoutez done ; peut-etre qu'ici it 
n'y a que le peuple qui mange, pour le recompenser 
de n'avoir pas fait aussi bonne chere que vous de son 
vivant. 

LE BRUN. 

Ah, pardi, pour moi, je serais bien fache de n'etre 
pas peuple ici ; je serais prive d'un trop grand plaisir. 

Me. BABAS. 

Ce qu'il y a de meilleur encore c'est qu'on peut 
manger tant qu'on veut, sans craindre que cela fasse 
du mal ; parce qu'on ne meurt pas deux Ibis. 

LE BRUN. 

Cela n'est pas malheureux : on n'est settlement pas 
malade ici; ce n'est pas comme la-haut. En verite, je 
les plains bien ces pauvres vivants! Allons, buvons. 

Me. BABAS. 
Monsieur, a votre saute. 



46 LA DIETE. 



LE BRUN. 
C'est sans ceremonie. A 1 'honneur de la votre. 

M. DESPREUILS. 
Vous trouvez done du gout a ce que vous manger ? 

Me. BABAS. 
Et un bon gout. Tenez, sentez cela. 

M. DESPREUILS. 
Diantre! cela augmente ma faim. 

LE BRUN. 

II est bien malheureux d'etre condamne comme cela 
a avoir toujours faim, sans pouvoir manger. 

M. DESPREUILS. 
Vous croyez que je suis condamne a<:ela? 

Me. BABAS. 

Ah dame, je ne sais pas, Quiest-ce qui sait cela? 
Si vous voulez, quand nous aurons fait connaissance 
ici nous nous informerons des tenants et des aboutis- 
sants, et nous vous dirons de quoi il retourne. 

M. DESPREUILS. 
Oui, mais en attendant. . . . 

LE BRUN. 
Vous etes sur de ne pas mourir de faim. 

M. DESPREUILS. 
Oui; mais de souffrir beaucoup. 

LE BRUN. 

Cela pourrait bien etre ; mais il faut prendre pa- 
tience, je n'y sais pas d'autre reroede. 

M. DESPREUILS. 
Ecoutez-moi: vous etes tous les deux mes amis. 

Me. BABAS. 

Et nous le serons toujours a present; voila de quoi 
vous pouvez etre bien sur. 

M. DESPREUILS. 

Si vous me promettiez le secret, il me semble que 
je pourrais essayer de manger. 



LA DIETE. 47 



LE BRUN. 

Oui; mais c'estque nous avons encore faim. 

M. DESPREUILS. 
Rieii qu'une cuisse de poulet seulemeut. 

Me. BABAS. 
Ah oui, pour essayer n'est-ce pas? 

LE BRUN. 

Oui; mais c'est que 1'appetit vient quelque-fois ea 
mangeant, et puis nous. . . 

M. DESPREUILS. 
Mes amis, je vous en prie. 

Me. BABAS. 
Vous n'en direz rien. 

M. DESPREUILS. 
Non, non. 

LE BRUN. 
Tenez, voila une cuisse. 

Me. BABAS. 
Et du pain. 

M. DESPREUILS, 
En vous remerciant. (// deoore.) 

Me, BABAS. 
Celaest-ilbon? 

M. DESPREUILS, la kouche pleint. 
Excellent! 

LE BRUN. 

II faut boire. 

M. DESPREUILS. 
Donnez, donnez. (11 boil.) Voila. de bon vin. 

LE BRUN. 

C'est qu'il n'y a pas ici de cabaretier. Le Tin est 
naturel. 

M. DESPREUILS. 
Donnez-moi quelque chose encore. 

LE BRUN. 
Tenez, voila une aile. 



48 1A DIETE. 



M. DESPREUILS. 
Donnez-moi a boire. (// boit.) 

Me. BABAS. 

Cela ne va pas mal. Je commence a croire a pre- 
sent que vous n'etes pas condamne a mourir toujours 
de faim ; dame, ecoutez done : plus on vit, plus on 
apprend. 

M. DESPREUILS. 

En verite, mes amis, je suis bien heureux que vous 
soyez morts. 

LE BRUN. 
Buvez, buvez! (// lui verse a boire.) 

M. DESPREUILS, apres moir bv. 
Tout cela me fait un grand plaisir! 

LE BRUN. 

Vous voyez bien que les morts vous apprennent a 
vivre. 

Me. BABAS. 

Si j'etais vous, pour vous amuser, car vous n'avez 
rien a faire, je m'amuserais a dormir, c'est toujours 
autant de pris. 

M. DESPREUILS. 
Les morts dorment-ils? 

LE BRUN. 
Tant qu'ils veulent. 

M. DESPREUILS. 
Je commence a le croire ; car j'en ai bien enrie. 

Me. BABAS. 

Eh bien, essayez. Attendez, je vais raccommoder 
votre bonnet de nuit et votre couvrepieds. La, voila 
qui est bien. Bon soir. 

M- DESPREUILS. 
Bon soir, bon soir. 

LE BRUN. 

Bon soir,Monsieur. line me reponds pas: bon soir 
Monsieur. Ma foi, il est deja endormi. 
Me. BABAS. 

Le voite sauve. 



LA DIETE. 49 



LE BRUN. 

Pour moi, je le crois. Bon soir, Monsieur. II 
n'entend rien. 

Me. BABAS. 
Allons, emportons tout cela. 

LE BRUN. 
Non, laissons-le Ja. 



SCENE XIV. 

ME. DENERET, M. DESPREUILS, LE CHEVALIER, 
ME. BABAS, LE BRUN. 

Me. DENERET. 

Nous avons tout entendu. Mon oncle dort-il tout 
de bon? 

LE BRUN. 
Je vous en reponds. 

LE CHEVALIER. 
II ne faut pas le reveiller. 

Me. BABAS. 

Oh! iln'y a rien a craindre; quand il dort une fois, 
on tirerait le canon de la Bastille que cela ne lui ferait 
rien. 

Me. DENERET. 
Voila une heureuse idee que Le Brun a eue la. 

LE BRUN. 

Je vais detendre tout cela pour quand il se re- 
veillera. 

LE CHEVALIER. 
Depeche-toi. 

LE BRUN. 

J'aurai bientot fait. (// va chercher une echelle, d 
detend les draps .) 
5 



50 I* A DIETE. 



Me. DENERET. 

Pourvu qu'il revienne dans son bon sens. 

Me. BABAS. 

Ah! pardi, il y sera, puisqu'il a mange; je vous en 
reponds, moi. Je voudrais avoir autant d'ecus que 
les Medecins ont tue de monde avec leur diete. 
Pour moi je sais bien que, lorsque je serai malade, 
je demanderai toujours a manger: tant qu'on mange 
on ne meurt pas. 

LE BRUN. 

Aliens, voila qui est fait. (11 emporte les drops el 
PedWfe.) 

Me. DENERET. 
Je ne suis pas encore sans inquietude. 

LE CHEVALIER. 
Vous verrez, & son reveil. 



SCEJVE XV* 

ME. DENERET, LE CHEVALIER, M.DESPREUILS, M.SOBRLV, 
MX. BABAS, LE BRUN. 

LE BRUN. 

VOILA Monsieur le DocteuF. 

M. SOBRIN. 

Eh bien, notre malade? 

Me. DENERET. 
II dort, et je le crois hors d'affaire. 

M. SOBRIN, 

Cela doit etre. Oh! j'etais sur de mon fait. II 
faut le reVeiller. 

Me. BABAS. 

Non Monsieur ; laissez, je vous prie, reposer 'mon 
pauvre maitre ; vous voudrez peut-etre encore le 
saigner. 



LA DIETE. 51 



M. SOBRIN. 

Non, je vous en donne ma parole d'honneur; d'ail- 
leurs il ne doit plus en avoir besoin. 

LE CHEVALIER. 
Vous le croyez, Docteur? 

M. SOBRIN. 

Quand je vous dis que j'en suis sur. Aliens, Mon- 
sieur Despreuils! 

M. DESPREUILS. 
Ah! c'est vous, Docteur? 

M. SOBRIN. 

Oui, c'est moi. Donnez-moi votre bras. Fort 
bien: il n'y a plus d'agitation. 

M. DESPREUILS. 

Ah! Docteur, j'ai fait un terrible reve. 

Me. BAB AS. 

Ah! s'ilprend cela pour un reve! 

Me. DENERET. 

Ne dites done rien, Madame Babas. 

M. DESPREUILS. 

Je me suis cru mort. 

M. SOBRIN. 

Eh bien, vous ne le croyez plus ? 

M. DESPREUILS. 

Non vraiment ; je me sensmeme assez de force. 

M. SOBRIN. 

C'est moi qui vous ai tire de la. 
M. DESPREUILS. 

Vous? 

M. SOBRI\. 
Oui, avec un temperatif que je vous ai fait donner. 

M. DESPREUILS. 
Je ne me souviens pas. . . 

LE BRUN. 

Je m'en souviens bien, moi. 



52 1A DIETE. 

M. SOBRIN. 

Ne vous l'a-t-on pas remis pour le faire prendre a 
Monsieur Despreuils ? 

LE BRUN. 

Oui, Monsieur; mais comme vous ne vouliez pas 
croire que c'etait la diete qui 1'avait mis dans 1'etat 
ou il etait, Madame Babas et moi nous lui avons fait 
manger une cuisse et une aile de poulet : il a bien 
dormi ; il se porte a merveille, et voil votre tempe"- 
ratif que j'avais garde dans ma poche. 
M. SOBRIN. 

Quoi! vous 1'avez fait manger? 

Me. BABAS. 

Oui, Monsieur; tenez, voila les restes du poulet et 
du vin. 

M. SOBRIN. 
Et vous le croyez gueri? 

LE BRUN. 

Assurement; et vous en etes convenu vous-meme 
tout-a-1'heure. 

M. SOBRIN. 
Eh bien, je me suis trompe. 

Me. BABAS. 
C'est peut-etre votre habitude. 

Me. DENERET. 

Docteur, vous convene z done que Monsieur Des- 
preuils. . . . 

M. SOBRIN. 
Est fort mal. 

M. DESPREUILS. 

Moi fort mal! (11 se Itve.) Je ne conviendrai pas 
de cela. 

M. SOBRIN. 
Voyez a quoi vous 1'exposez. 



LA DIETE. 53 



M. DESPREUILS. 
A te chasser, maudit ignorant. 

M. SOBRW. 

Ceci est un peu fort; un malade n'a jamais chasse 
un medecin. Vous me rappellerez ; mais vous ne 
ra'aurez pas quand vous voudrez. 

Me. BABAS. 

Ah! tant mieux. Je voudrais bien ne le revoir 
jamais ici. 



SCEJYE XVI. 

ME. DENERET, M. DESPREUILS, LE CHEVALIER, 
ME. BABAS, LE BRUN. 

LE BRUN. 

J'espere, Monsieur, que vous serez plus content, de 
votre nouveau medecin, et que si vous avez ete fache 
centre Monsieur Le Chevalier pour vous avoir donne 
1'autre. . . 

M. DESPREUILS. 
Moi, j'ai ete fache centre Le Chevalier? 

Me. DENERET. 

Oui, mon oncle; puisque vous avez mis dans votre 
testament que vous me desheriteriez, si jamais je vou- 
lais 1'epouser. 

M. DESPREUILS. 
J'ai fait mon testament? 

Me. BABAS. 
Oui, Monsieur. 

M. DESPREUILS. 
Et j'y ai mis cette clause? 

Me. DENERET. 
Oui, mon oncle. 

5* 



54 fcA DIETE. 



M. DESPREUILS. 

Eh bien, je vais 1'annuler par un bon contrat bien 
en forme, ou je ne vous donnerai tout mon bien qu'a 
condition que vous 1'epouserez sans diffgrer. 

Me, DENERET. 
Ah! mononcle! 

M. DESPREUILS. 
Je n'ai jamais eu d'autre intention. 

LE CHEVALIER, 

Monsieur, toute la vie. . . 

M. DESPREUILS. 

Ne parlons point de remerciments . Laissez-moi 
aller m'habiller ; car je veux sortir, et passer chez 
mon Notaire. 

LE BRUN. 

Monsieur, nous avons fait un marche, Madame Ba- 
bas et moi. 

M. DESPREUILS. 
Qu'est-ceque c'est? 

LE BRUN. 
Qu'elle m'epouserait, si je vous guerissais. 

M. DESPREUILS. 

J'entends: c'est encore un autre contrat ; je m'en 
charge. Un vieux garden n'a rien de mieux a faire 
que de marier tout ce qui 1'entoure, 



L'IMPORTUN. 



PER SO N XT A Q BS. 

LA COMTESSE DE CLERENCY, 1 

LE CHEVALIER DE SOURVILLE, I bien mis. 

LE MARQUIS DE BLANPRES, 

LE VICOMTE DES BORNES, fca&i* brun a Brande- 

bourgs d'or, veste d'or, jarretibres noires, grande per- 

ruque a nceuds brune, epee et canne. 
LE GRIS, Valet-de-chambre de la Comtesse, habitat 

vesie rouge a boutons d'or. 

La Schie est chez la Comtesse dans son salon. 






Li'IMPORTUN. 



MOT DU PROVERBE. 



CHOSE MALHEUR EST B05. 



SCENE I. 

LE MARQUIS, LA COMTESSE. 
LE MARQUIS. 

JE vous jure, Madame, que le Chevalier n'est point 
coup able. 

LA COMTESSE. 

Non, Marquis, je ne veux plus entendre seulement 
parler de lui. 

LE MARQUIS. 

Vous renvoyez ses lettres 5 vous ne voulez plus le 
voir, et sans etre sure du tort que vous croyez qu'il a. 
LA COMTESSE. 

Sans etre sure? 

LE MARQUIS. 
Mais oui: j'avoue que les apparences sont centre lui. ., 

LA COMTESSE. 
Quoi, un billet ecrit de sa main? 



58 L' IMPORTUN. 



LE MARQUIS. 

II est vrai. 

LA COMTESSE. 

Et vous croyez pouvoir le justifier? Non, Monsieur, 
ce serait en vain que vous Pentreprendriez. 

LE MARQUIS. 
Mais qui vous a remis ce billet? 

LA COMTESSE. 
Une femme masquee au bal de 1'Opera. 

LE MARQUIS. 
Assez grande? 

LA COMTESSE. 
Oui. 

LE MARQUIS. 

Et n'avez-vous pas reconnu la Baronne de Belle- 
ville? 

LA COMTESSE. 

Pardonnez-moi, et c'est ce qui m'a fait sentir la 
noirceur du procede. II a feint, de m'aimer pour me 
sacrifier a elle. Le voila, ce billet ; lisez pour voir 
comment vous pourrez le justifier. Vous connaissez 
son ecriture? 

LE MARQUIS. 

Oui, c'est de lui. (// lit.} " Ne croyez done pas, 
Madame, que je puisse aimer la Comtesse; j'ai voulu 
m'amuser de ses pretentious, en feignant pour elle 
une passion, que vous seule etes capable de m'inspirer 
toute ma vie." 

LA COMTESSE. 
Eh bien, Monsieur, que direz-vous a cela? 

LE MARQUIS. 

Que le Baronne a voulu se venger de ce que vous 
lui avez enleve Le Chevalier ! Elle 1'a mande elle- 
meme a une femme de ses araies qu'elle croyait brou- 
illee avec Le Chevalier, et qui lui a montre sa lettre: 
et si vous vouliez, il vous 1'apporterait ; car je lui ai 
conseille de tacher de 1'avoir. 



L' IMPORTUN. 59 



LA COMTESSE. 

Cette lettre prouvera-t-elle que ce billet n'est pas 
du Chevalier? 

LE MARQUIS. 

Non vraiment; mais vous y verrez que la Baronne 
a retrouve par hasard ce billet que lui ecrivit un jour 
Le Chevalier, qui dans un souper avait feint de 1'am- 
our pour la Comtesse de Renicart, cette femme de 
Province, si ridicule, que vous avez vue ici il y a un an. 

LA COMTESSE. 
Quoi, Marquis, vous ne me trompez point? 

LE MARQUIS. 

Vous verrez cette lettre, si vous promettez que Le 
Chevalier vous I'apporte. 

LA COMTESSE. 
Mais en verite. . . . 

LE MARQUIS. 

Pouvez-vous hesiter, apres tout ce que vous lui 
avez fait souffrir aussi injustement ? 

LA COMTESSE. 
Ai-je ete plus tranquille que lui ? 

LE MARQUIS. 

Je vais dire a votre porte qu'on le laisse entrer 
n'est-ce pas? 

LA COMTESSE. 
II faut bien y consentir; puisque vous le voulez. 

LE MARQUIS. 

J'admire Peffort que vous faites. 



60 L IMPORTUN. 

SCEJTE II. 

LA COMTESSE, LE VICOMTE, LE GRIS. 
LE GRIS, annon^ant. 

Monsieur le Vicomte des Bornes. 

LA COMTESSE. 

Pourquoi l'a-t-on laisse entrer? Dites que Le Che- 
yalier de Sourville doit venir. 

LE GRIS. 
Oui, Madame. 

LE VICOMTE. 

Madame la Comtesse veut bien que j'aie 1'honneur 
de lui presenter mon respect. 

LA COMTESSE. 

Asseyez-vous done. Vous me paraissez en bonne 
saute. 

LE VICOMTE. 

Oui, Madame, assez, comme cela; c'est-a-dire, tou- 
jo urs goutteux, tantot bien, tantot mal. 

LA COMTESSE! 
Etla Vicomtesse? 

LE VICOMTE. 

Mais comme a son ordinaire, pas mal; c'est-a-dire 
pourtant avec ses vapeurs. 

LA COMTESSE. 
La campagne ne 1'a pas guerie ? 

LE VICOMTE. 

Pardonnez-moi, tout Pete elle n'en a pas eu; c'est- 
a-dire, jusqu'a la S. Jean, qu'elles lui sont revenue*. 

LA COMTESSE. 
C'est un triste etat que celui-la. 



L' IMPORTUN. 61 



LE VICOMTE. 

Oh ! on ne peut pas plus triste, c'est-a-dire, quand 
je dis triste, c'est quand on est seule'; car quand on 
a du monde, et puis moi surtout qui^cherche a 1'egay- 
er, cela suspend sa douleur ; et ce qui me le prouvait, 
c'est qu'elle s'endormait Papres-diner, presque tou- 
jours. 

LA COMTESSE. 
Comment avez-vous pu la quitter ? 

LE VICOMTE. 

Ce sont les affaires qui m'ont appele ici, et rien ne 
cede a cela, comme vous savez ; cependant quand je 
dis les affaires, c'est-a-dire, que je n'en ai point, car 
je n'ai rien a demander, aucun proces a solliciter : 
j'ai unrevenu fixe qui nepeut s'accroitre ni diminuer; 
mais il faut se mettre au courant de Paris, on se 
rouille dans la Province ; quand je dis on se rouille, 
c'est-a-dire, qu'on ne se rouille pas quand on a tou- 
jours vecu avec des gens comme soi, ou d'autres, cela 
est egal. 

LA COMTESSE b&illant. 

Ce que vous dites la est bien vrai. 
LE VICOMTE. 

Quand on est amusant on a toujours des ressources; 
quand je dis des ressources, c'est-a-dire, que hors 
Paris il n'y en a gueres; mais nous savons nous en 
faire, et c'est la-dessus que je voulais vous demander 
des conseils, et comme vous faites quand vous etes 
a votre terre de Clerancy. 



62 I;' IMPORTUN. 



SCENE III. 

LA COMTESSE, LE CHEVALIER, LE VICOMTE, LEGRIS. 
LE GRIS, annon^ant. 

MONSIEUR le Chevalier de Sourville. 

LE CHEVALIER. 
Ah! Madame, vous permettez enfin. . . . 

LE VICOMTE. 

Quoi, c'est le Chevalier? Que je suis aise de vous 
voir! Mais faites vos complimens, je vous parlerai 
apres. 

LA COMTESSE. 
Asseyez-vous done, Messieurs. 

LE CHEVALIER. 

Madame je vous apporte une lettre que je vous prie 
en grace de lire, vous verrez. . . . 

LA COMTESSE. 
Donnez. 

LE CHEVALIER, donnant la letlre. 

La voici. 

LA COMTESE, mettant la Uttre dansa.pocht. 

Je la lirai. 

LE VICOMTE. 
Madame si je vous gene. ... (// se Icve.) 

LE CHEVALIER, apart. 

Surement. 

LA COMTESSE. 
Point du tout, Vicomte. 

LE VICOMTE. 

J'en suis tres aise. (Se rasseyant.} C'est une chose 
tres-agreable que les lettres. 

LE CHEVALIER. 

II y en a, Monsieur, qui causent quelquefois bien 
du chagrin. 



L' IMPORTUN. 63 



LE VICOMTE. 



Ce que vous dites la est bien vrai, parexemple; 
quand je dis bien vrai, c'est-a-dire, pas toujours, 



LE CHEVALIER. 

Monsieur, quand unejettre vous fait paraitre cou- 
pable, et que vous ne 1'etes pas. . . ,ksii 

LE VICOMTE. 

Ah diablel vous parlez la de chos^s fort facheuses 
mais tres facheuses. 

LE CHEVALIER. 
Desesperantes, Monsieur ! 

LE VICOMTE. 

Oui, desesperantes ; quand je dis desesperantes, 
c'est-a-dire, cependant qu'il y a du remede a tout. , 

LE CHEVALIER. 

Mais comment persuader qu'on est innocent? Ma- 
dame, croyez-vous que cela soit aise? 

LA COMTESSE. 
II faut avoir patience, Monsieur. 

LE VICOMTE. 

Oui, oui, rien ne se fait aussi promptement qu'on 
le voudrait; on rencontre souvent des obstacles que 
1'on n'a pas prevus. 

LE CHEVALIER. 

Eh, Monsieur! je ne le sais que trop, dans ce mo- 
ment-ci surtout. 

LE VICOMTE. 

Quand je dis des obstacles, c'est-a-dire, qu'il n'y 
en a pas toujours que 1'on ne puisse vaincre; par ex- 
emple, j'ai eu beaucoup de difficultes pour la terre que 
je voulais acheter;il y avait des substitutions, des.... 
je ne sais pas trop comment vous dire, enfindes choses 
qui m'empechaient de 1'acquerir; cela ne m'a point re- 
bute parce que'elle me plaisait. Savez-vous ce que 



64 !* IMPORTUN. 



j'ai fait? J'en ai achet6 une autre qui me plait davan- 
tage. 

LA COMTESSE. 
Vous avez des expediens admirables pour tout. 

LE VICOMTE. 

Ah oui, voila ce que j'ai au-dessus de tout le monde, 
c'est un grand avantage; quand je dis un avan- 
tage, c'est-a-dire, qu'il n'y en a pas dans cela, 1'imagi- 
uation fait tout ; il faut savoir imaginer comme je 
fais toujours. 

LE CHEVALIER. 

Si vous pouviez imaginer, par exemple, un moyen 
de se defaire des importuns, ce serait un secret bien 
agreable. 

LE VICOMTE. 

Vous avez bien raison, les importuns sont insup- 
portables: quand je dis insupportables pourtant, c'est- 
a-dire, que cela ne me fait rien a moi. 

LA COMTESSE. 
Je le crois, sans cela on serait trop a plaindre. 

LE VICOMTE. 

A plaindre, sans doute ; quand je dis a plaindre, 
c'est-a-dire, qu'on ne 1'est pas ; parce qu'il n'y a 
qu'a faire comme je fais : quand je suis dans une inai- 
son aupres d'une belle dame, comme Madame la Comt- 
esse, par exemple, je me trouve si bien, que j'y pas- 
serais la journee, sans que personne put m'y deplaire: 
aussi je ne fais souvent qu'une visite dans toute une 
apres-diner ; voila comme je suis. 
LE CHEVALIER. 
Ah 1 je suis perdu ! (A la Comtesse.) Madame. . . . 

LA COMTESSE. 
Quoi ? 

LE CHEVALIER. 

Est-ce qu'il ne s'en ira jamais ? 
LA COMTESSE. 
La conversation de Monsieur vous plait? 



L' IMPORTUN. 65 

LE VICOMTE. 

Ecoutez done, vous etes bien honnete; mais quand 
on s'amuse, on amuse toujours les autres. Quand je 
dis on amuse, c'est-a-dire, qu'on n'amuse pas, mais 
qu'on doit amuser. 

LE CHEVALIER. 

Si'l y en a qu'on amuse, il y en a bien que 1'jon im- 
patiente. 

LE VICOMTE. 
Oui, oui, comme vous dites. 

LE CHEVALIER. 

Mais, Monsieur, est-ce que vous n'allez jamais au 
Spectacle? 

LE VICOMTE, 

Non, jamais; quand je dis jamais, c'est-a-dire, a 
Paris, car je 1'aime beaucoup; on joue la Comedie 
tout Pete dans ma terre des Bornes . 

LA COMTESSE. 
Tout Pete, cela doit etre charmant! 

LE CHEVALIER, d la Comteut. 

II ne finira jamais si vous lui laissez entamer cette 
conversation-la. 

LE VICOMTE. 

Quand je dis tout Pete, c'est-a dire, dans Pautomne; 
parce que dans Pete il fait trop chaud. Nous avions 
des pieces charmantes, parce que je les faisais ; quand 
je dis je les faisais, c'est-a-dire, que je ne les faisais 
pas entierement, parce queje prenais des scenes 
toutes faites des meilleurs auteurs, que je joignais 
ensemble. 

LA COMTESSE. 
Je ne comprends pas bien cela. 

LE VICOMTE. 

Je m'en vais vous P expliquer. 
LA COMTESSE. 
Vous me ferez plaisir. 

6* 



66 TL IMPORTUN. 



LE CHEVALIER, d part. 

Pour moi j'en mourrai d'impatience. 
LE VICOMTE. 

Vous savez, Madame; quandje dis vous savez, 
c'est-a-dire, peut-etre que vous ne le savez pas,parce 
que vous n'y etes pas obligee ; mais il faut le savoir 
pour m'entendre. Pour bien faire une Comedie, il 
faut que chaque personnage ait un caractere: or on les 
a tous faits et tres-bien : je prends done la meilleure 
scene de 1'Avare, que je la mets avec la meilleure 
du Joueur, du Glorieux, du Misantrope ; vous con- 
cevez bien, ou plutot vous ne pouvez pas concevoir 
cela sans 1'avoir vu. Quand 'il me manque des vers, 
et que je n'en trouve pas absolument, j'en fais pour 
joindre le tout ensemble. 

LA COMTESSE. 

Quoi, vous faites des vers? 

LE VICOMTE. 

Oui vraiment,et de tres-bonnes; quandje dis que j'en 
fais, c'est-a-dire, queje n'en fais pas; mais j'ai de la 
memoire, je prends une rime d'un cote, une rime d'un 
autre, dans tout ce que je me rappelle, et voila 
comme cela va, en cherchant un peu. 
LA COMTESSE. 

Vous devriez bien en faire pour moi. 

LE VICOMTE. 
Avec grand plaisir, quand vous voudrez. 

LE CHEVALIER. 
Oh, oui, Madame vous donnera du terns- 

LA COMTESSE. 
Non, je voudrais que ce fut tout-a-1'heure. 

LE VICOMTE. 

Je ne demande pas mieux; quand je dis pas mieux, 
c'est-a-dire 

LA COMTESSE. 

II n'y a qu'a sonner, on vous apporteradu papier, de 
1'encre. . . . 



L' IMPORTUN. 67 



LE CHEVALIER. 

Si Monsieur passait dans votre cabinet, il ne serait 
point distrait. 

LE VICOMTE. 

Oui, je serais beaucoup mieux, c'est-a-dire pourtant, 

qu'ici 

LA COMTESSE. 
C'est que j'aurais voulu le voir travailler. 

LE CHEVALIER. 

Non, non ; Monsieur, voulez-vous bien passer. (// 
le conduit.) 

LE VICOMTE. 

Tres-volontiers, tres-volontiers. (// rement.} Je ne 
serai pas long-terns, ne vous impatientez pas ; quand 
je dis. . . . 

LE CHEVALIER. 
Eh, vous perdez du terns. 

LE VICOMTE, allant dans U cabinet. 
Allons, allons ; vous avez raison, quand je dis que 
vous avez raison, c'est-a-dire. . . . 



SCENE IV. 

LA COMTESSE, LE CHAVALIER. 

LE CHEVALIER. 

AH ! Madame, je n'ai jamais autant souffert de ma 

vie ! 

LA COMTESSE. 

J'ai vu tomte votre impatience, et elle m'a fait le 

plus grand plaisir. 

LE CHEVALIER. 
Comment! 

LA COMTESSE. 
Elle voua ajustifie entierement vis-a-vis demoi,et 



63 L' IMPORTUN. 



si bien que je vous rends votre lettre, que je ne veux 
pas lire seulement. 

LE CHEVALIER. 

Ah ! Madame, quel bonheur de ne plus vous parai- 
tre coupable ! 

LA COMTESSE. 

Me pardonnerez-vous cette petite vengeance dont 
je viens de jouir ? 

LE CHEVALIER. 

Je ne la meritais pas ; puisque je n'ai jamais cesse 
de vous adorer ; et si j' avais a me plaindre, c'est de 
ce que vous m'en avez p.u soup^onner : mais je crains 
([ue le Vicomte ne vienne encore troubler mon bon- 
heur. 

LA COMTESSE. 

Eh bien, passons par le jardin, pour aller chez ma 
mere. Sonnez. 



SCENE V. 

LA COMTESSE, LE CHEVALIER, LE GRIS. 

LA COMTESSE. 

JE vais chez iaa mere ; vous direz an Vicomte qui 
est dans mon cabinet, que j'ai etc obligee de sortir, 
que j'en suis bien fachee, et que je le prie de me re- 
venir voir, et recommandez [bien au Suisse de ne le 
plus laisser entrer. 

LE GRIS. 
Oui, Madame. 

LA COMTESSE. 

Allons, Chevalier. 



L' IMPORTUN. 69 



SCENE VI. 

LE VICOMTE, LE GRIS. 
LE VICOMTE, vn papier a la main. 

JE n'ai pas ete long- terns, comnae vous voyez... 
Mais ou est-elle done, la Comtesse ? 

LE GRIS. 

Monsieur, elle est tres-fachee d'avoir ete obligee de 
sortir. 

LE VICOMTE. 

Elle est sortie ? quandje dis sortie. . . . 

LE GRIS- 
Oui, Monsieur le Vicomte. 

LE VICOMTE. 

Pendant que je fais des vers pour elle ? c'est-a- 
dire. . . . 

LE GRIS- 

Elle vous en fait bien excuses, et elle vous prie de 
revenir bientot la voir. 

LE VICOMTE. 
Surement ; quand je dis surement. . . 

LE GRIS. 
Vous n'y manquerez pas ? 

LE VICOMTE. 

Je n'ai garde ; c'est une femme charmante. Ah c,a, 
tenez, vous lui donnerez ces vers que je viens de 
faire : si elle n'en est pas contente, je les corrigerai 
quand je reviendrai : quand je dis que je les cor- 
rigerai, c'est-a-dire. . . . 

LE GRIS. 
En ce cas-la elle les trouvera bien. 

LE VICOMTE. 
Je suis press6 un peu ; quand je dis que je suis 



70 !' IMPORTTJN. 



presse, c'est-a-dire, quej'attendrais, si elle revenait 
bientot. 

LE GRIS. 
Elle est sortie pour toute la journee. 

LE VICOMTE. 

Je reviendrai demain ou apres demain ; c'est-a- 
dire. . . . si je le peux. 

LE GRIS. 
Ce sera la meme chose ; c'est egal. 

LE VICOMTE. 

Adieu : n'oubliez pas de lui donner ces vers, tou- 
jours ; c'est-a-dire. . . . 

LE GRIS. 
Oui, oui. (11$ s>en vont.) . 



LE BOSSU. 



FERSONN.A.GES. 

LE CHEVALIER, sous le nom du PRESIDENT 

DE ROUVIGNI, bossu et borgne. Habit noir, 

cheveux longs, sans chapeau. 
Mme. DE SAINT-CLAIR, veuve. Bun mise, avec 

pretentions. 

Mme. DE MOUSON, veuve. Mise de bon gout. 
M. DE PIRMONT, Officier de Cavalerie. En m- 

forme, 
TOURANGEAU, Laquais du President. En livree. 

La Scene est chez le President, a Lyon, dans un second 
salon. 



LE BOSSU. 



MOT DU PROVERBE- 

It HE FAUT PAS DIRK, FOJJTAINZ JE NE BOIRAI PAS DE TON EAO. 



SCEJVE I. 

LE PRESIDENT, TOURANGEAU. 
TOURANGEAU. 

IL y a un Monsieur qui a envoye savoir si vous 
etiez chez vous, Monsieur le Chevalier. 

LE PRESIDENT* 

Monsieur le Chevalier ! Comment, depuis que nous 
sommes ici, tu ne peux pas t'accoutumer a dire Mon- 
sieur le President. 

TOURANGEAU. 

Je vous demande pardon, Monsieur le President ; 
c'est que lorsque nous sommes seuls, je n j y pense 
jamais ; mais decant le monde vous savra bien. . . . 

LE PRESIDENT. 

Allons, c'est bon. Qu'est-ce que c'est que ce 
Monsieur ? 

TOURANGEAU. 
C'est un Officier, a ce qu'on m'a dit. 

LE PRESIDENT. 
Je parie que c'est Pirmont. 
7 



74 LE BOSSU. 



TOURANGEAU. 
Pirmont? oui ; c'est comme cela qu'on 1'a nomme 

LE PRESIDENT. 
II faut le laisser entrer. 

TOUfiANGEAU. 
J'entends quelqu'un ; c'est peut-etre lui. 

LE PRESIDENT. 
Sors ; c'est lui-meme. 



SCEJVE II. 

LE PRESIDENT, M. DE PIRMONT. 
LE PRESIDENT. 

MONSIEUR, donnez-vous done la peine d'entref. 

M. DE PIRMONT. 

Monsieur le President, vous serez sans doute 
etonne de ma visite ; mais, j'ai etc si surpris hier a 
Passemblee, lorsque je vous ai vu, de vous trouver 
une parfaite ressemblance avec un de mes amis, que 
je me suis propose d'avoir 1'honneur de vous venir 
voir ; et plusje vous regarde,pluscette ressemblance 
augmente. 

LE PRESIDENT. 

Vous voulez apparemment parler de mon frere le 
Chevalier ; il est un peu mieux fait que moi pourtant, 
convenez-en ? 

M. DE PIRMONT. 
Monsieur. . . . 

LE PRESIDENT. 

Et puis il a ses deux yeux, et je ne lui ressemble 
gueres de ce cote-la : mais en quoi je lui ressemble 
beaucoup, c'est que je vous aime reellement autant 
qu'il peut vous aimer 



LE BOSSU. 75 



M. DE PIRMONT. 

Monsieur, je voudrais fort meriter 1'houneur que 
vous me faites. 

LE PRESIDENT. 

II ne faudra pas attendre long-terns pour cela. (// 
haus$e le bandeau qu'il a sur un ceil.) 
M. DE PIRMONT. 
Que vois-je? 

LE PRESIDENT. 
C'est moi-meme. 

M. DE PIRMONT. 

Ah, Chevalier ! (11 Vembrasse.) Par quelle aven- 
ture? . . . 

LE PRESIDENT. 

Je vais te Pexpliquer. (11 remet son bandeau.) As- 
seyons nous. (Ils s'asseient.) 

M. DE PIRMONT. 

Je ne comprends rjen a cette mascarade ! Pour- 
quoi cette bosse aussi ? 

LE PRESIDENT. 

A present ce n'est qu'uue plaisanterie ; mais c'est 
une chose tres-serieuse qui m'a fait prendre ce parti- 
la. J'ai eu une affaire avec un homme que j'ai dau- 
gereusement tlesse : corame il se porte mieux, tout 
est fini. Dans le premier moment j'ai craint qu'il 
ne mourut, et j'ai voulu me mettre en surete. J'ai 
un frere qui se nomme le President de Rouvigni, qui 
est bossu est borgne, et qui voyage en Italie; j'ai 
pris le parti de prendre son nom et sa tournure, et de 
venir ici. Tu sais que Lyon rassemble la meil- 
leure compagnie ; j'y ai mene la vie la plus agrea- 
ble depuis que j'y suis, et sans la moindre inquie- 
tude. 

M. DE PIRMONT. 

Mais puisque ton affaire est arrangee, pourquoi ne 
pas reprendre ta forme ordinaire, et ue pas retourner 
a Paris ? 



76 LE BOSSU. 



LE PRESIDENT. 

Tu ne croiras pas que fait comme me voila, j'ai 
fait deux conquetes ici. 

M. DE PIRMONT. 
Bon! 

LE PRESIDENT. 

Mais de tout ce qu'il y a de mieux. Ce sont deux 
veuves fort riches. 

M. DE PIRMONT. 
Que tu trompes peut-etre ? 

LE PRESIDENT. 

Pas toutes les deux ; mais une d'elles pour venger 
1'autre. 

M. DE PIRMONTj 
Est'Ce celle aupres de qui tu etais hier! 

LE PRESIDENT. 

Oui, Madame de Saint-Clair, que je ne peux pas 
souffrir. 

M. DE PIRMONT. 

Tu as raison : malgre sa beaute, c'est une femme 
odieuse 5 elle est vaine, orgueilleuse, presomptu- 
euse. . . . 

LE PRESIDENT. 

Meprisante, dedaigneuse, insoutenable ! Pour 
Madame de Mouson. . . . 

M. DE PIRMONT. 

C'est une ferame comme il y en a peu ; elle n'em- 
prunte aucun art pour se faire aimer ; elle enchante 
par une noble simplicite ; tout attire vers elle, et elle 
inspire une heureuse confiance ; sans oser esperer 
d'en etre aime, on desire de lui plaire. Le charme 
qu'elle repand sur tout ce qui 1'environne, surpasse 
meme ce qu'on appelle bonheur avec une autre. 
Si c'est elle que tu veux venger, tu as bien raison. 

LE PRESIDENT. 

Elle-meme. Tout bossu et borgne que j'etais 
force de paraitre, j'essayai de lui plaire, et j'y reus,. 



LE BOSSU. 77 



sis au point que je fus prefere a tous ceux qui s'em- 
pressaient autour d'elle; cela m'y attacha encore plus 
fortement : je lui proposai de 1'epouser, et elle y con- 
sentit. 

M. DE PIRMONT. 
Mais il n'y a pas de bonheur pareil au tien. 

LE PRESIDENT. 

Je n'en consols pas de plus grand ! Madame de 
Saint-Clair, rivale en beaute de Madame de Mouson, 
fit des plaisanteries tres ameres sur son gout pour 
moi ; je fus un peu inquiet que cela ne 1'en detach- 
at. 

M. DE PIRMONT. 
II fallait te montrer tel que tu es. 

LE PRESIDENT. 

Je voulus pousser cela plus loin, et j'eus de quoi 
etre content ; car Madame de Mouson me dit les 
propos que Madame de Saint-Clair avait tenu sur son 
choix ; mais que cela n'etait pas etonnant de sa part, 
que c'etait plutot la figure qui la detenninait que le 
merite personnel. Je fus enchante de la fa^on de 
penser de Madame de Mouson sur moi, et dans la 
joie ou j'etais. . . . 

M. DE PIRMONT. 

Tu lui fis voir que tu ne meritais pas les plaisante^ 
riesde Madame de Saint-Clair? 

LE PRESIDENT. 

Point du tout ; je formai le projet de 1'en faipe re- 
pentir. 

M. DE PIRMONT. 
Et comment? 

LE PRESIDENT. 
En la rendant amoureuse de moi. 

M. DE PIRMONT. 

J'aime cela tout-i-fait ; je voudrais que tu eusses 
reussi. 

7* 



78 LE BOSSU. 



LE PRESIDENT. 

On ne peut pas plus. Mais j'entends Madame de 
Mouson : viens souper ici ce soir, et tu seras temoin 
de la vengeance que j'ai iraaginee. Elles y soupe- 
ront toutes les deux. 

M. DE PIRMONT. 
Je vais faire une visite, et je reviens tout de suite. 



SCEJVE III. 

Mme. DE MOUSON, LE PRESIDENT, TOURANGEAD. 

TOURANGEAU. 
MADAME de Mouson. 

LE PRESIDENT. 

Ah! Madame, il est bien honnete a vous d'arriver 
de si bonne heure. 

Mme. DE MOUSON. 

Honnete ! ce n'est pas la le mot, President, conve- 
nez-en? Vous savez le plaisir que j'ai a etre avec 
vous. 

LE PRESIDENT. 

Madame, il ne peut pas surpasser le mien, je vous 
le jure. Si vous pouviez concevoir le bonheur que 
je goute en vous aimant, cette sorte d'admiration que 
j'ai pour moi, d'avoir pu toucher un cceur comme le 
votre, reellement vous finirez par me rendre d'un 
amour-propre excessif. 

Mme. DE MOUSON. 

Vous en dites autant, peui-etre, a Madame de Saint- 
Clair ? 

LE PRESIDENT. 
; j'etudie aupres de vous tout ce que je 



LE BOSSU. 79 



dois lui dire, et elle n'imagine pas que c'est a vous 
qu'elle le doit. 

Mme. DE MOUSON. 

Mais elle est fort jolie, etje ne serais pas surprise 
qu'a la fin elle ne parviflt a vous plaire reellement. 
LE PRESIDENT. 

Cela ferait honneur a mon gout, a ma fa<;on de pen- 
ser, sour-tout apres la comparaison que je dois faire 
de vous a elle. Quelle difference! Que son ame est 
loin de ressembler a la votre! Quel esprit que le 
sien! En verite il n'y a que le desir de vous venger 
qui puisse me faire supporter 1'exces d'ennui et de 
degout qu'elle m'inspire. 

Mme. LE MOUSON. 

Vous le dites, etje le dois croire; mais je n'aime 
point ce desir que vous avez de me venger; je vous 
I'aidejadit: que m'importe ce qu'elle a pu dire et 
penser: etait-elle faite pour sentir tout ce que vous 
valez ? Tenez, President, c'est plus votre amour- 
propre que ma .gloire que vous voulez satisfaire. 
LE PRESIDENT. 

S'il n'etait question que de mon amour-propre, la 
maniere dont elle 1'a attaque m'inquieterait peu; je ne 
tiens pas beaucoup aux defauts qu'elle m'a reproches. 

Mme. MOUSON. 

Eh bien, en voila assez. Mandez-lui tout simple- 
ment que vous etes revenu a moi, et que je vais vous 
epouser: si elle vous aime, elle sera assez punie par 
les regrets de vous perdre. 

LE PRESIDENT. 

Oui; mais elle ne conviendrait pas qu'elle m'a aime> 
^et je veux que tout le monde le sache. 

Mme. DE MOUSON. 

Vous dites qu'elle consent a vous epouser? 

LE PRESIDENT. 
11 est vrai. 

Mme. DE MOUSON. 
Que voulez- vous de plus? 



80 MS BOSSU. 

LE PRESIDENT. 

Elle veut que nous partions secretement pour sa 
terre de Saint Clair, pour aller nous y marier, et ne 
revenir que quand elle croira qu'on ne parlera plus 
de ce mariage : moi je n'aime pas le mystere avec 
elle ; je veux que mon triomphe eclate. 

Mme. DE MOUSON. 

Aliens, vous etes fou. Finissez cette plaisante- 
rie-la. 

LE PRESIDENT, 
Des ce soir meme. 

Mme. DE MOUSON. 
Comment? 

LE PRESIDENT. 
Elle vient souper iei avec vous. 

Mme. DE MOUSON. 

Quel est votre projet ? 

LE PRESIDENT. 

Puisque vous etes arrivee avant elle, il faut que 
vous vous cachiez ; surement elle va venir. Entrez 
dans ce cabinet, et vous n'en sortirez que quand vous 
le jugerez a propos. Vous me ferez des reproches de 
vous avoir sacrifie a elle ; je ferai 1'etonne de 1'ex- 
ees de jalousie que vous montrerez ; elle sera en- 
cltantee de triompher devant vous, et je me charge 
du reste. 

Mme. DE MOUSON. 
A quoi cela sera-t-il bon ? 

LE PRESIDENT. 
A 1'humilier, et peut-etre ^L la corriger. 

Mme. DE MOUSON. 

Vous ne la corrigerez point ; et je me suis bien 
des fois repentie de la lettre que vous avez exigee de 
moi, pour la faire tomber dans le piege que vous 
vouliez lui tendre. II n'y a peut-etre jamais eu que 



LE BOSSTJ. 81 



vous, qui ait desire de celle qu'il aime, qu'elle lui 
ecrive qu'elle ne 1'aime plus. 

LE PRESIDENT. 

Cela a bien reussi. J'entends quelqu'un ; sauvez- 
vous dans le cabinet. 

Mme. DE MOUSON, se levant. 

Avouez que vous me faites faire tout ce que vous 
voulez. (Elk entre dans le cabinet.} 



SCENE IV. 

LE PRESIDENT, Mme. DE SAINT-CLAIR, TOURANGEAU. 

TOURANGEAU, 
MADAME de Saint-Clair. 

Mme. DE SAINT-CLAIR. 

En verite, President, il faut que je vous aime beau- 
coup pour venir ici, aujourd'hui. 

LE PRESIDENT. 

Q,uand ce ne serait que pour me charmer de nou- 
veau par cette assurance. 

Mme. DE SAINT-CLAIR, s'asieyant. 

Sans voutre souper, je ne serais pas sortie, Presi- 
dent ; maisje vous avoue que j'ai tout espere duplai- 
sir de me trouver chez vous. 

LE PRESIDENT. 

Vous me comblez de joie ! Et je ne sais pas de 
<juoi vous pouvez vous plaindre ; car en honneur vous 
n'avez jamais ete si belle : vos yeux. . . . 

Mme. DE SAINT-CLAIR. 

,Ne les regardez pas, President, 



82 LE BOSSU. 



LE PRESIDENT. 

Que je me refuse au plaisir d'y lire mon bonheur : 
ah ! je ne me traiterai jamais avec tant de cruaute. 

Mme. DE SAINT-CLAIR. 

II semble que vous m'aimiez reellement? 

LE PRESIDENT. 

Comment reelement ? Qui pourrait vous en faire 
douter un instant ? vous m'allarmez. 

Mme. DE SAINT-CLAIR. 

Je ne sais, je crains que vous ne vous trompiez 
vous-meme; de plus, vous revoyez Madame de Mon- 
son ; elle a bien des charmes, President! c'est une 
personne d'un si grand merite ; elle en avait tant de- 
couvert en vous, les hommes sont flattes de cela, c'est 
tout simple , et puis elle a tant de graces, un peu gau- 
ches a la verite ; mais vous autres, vous ne distingue z 
pas tout cela. 

LE PRESIDENT. 

Tout e qui peut charmer en vous m'a-t-il echap- 
pe> 

Mme. BE SAINT-CLAIR. 

Ah 1 point de comparaison, s'il vous plait ; je crain- 
tJrais trop d'etre aneantie devant elle; c^est une bon- 
ne petite femme, je 1'ai aimee autrefois. 

LE PRESIDENT. 

C'est dans ce tems-la que vous avez blame son gout 
pour moi. 

Mme. DE SAINT-CLAIR. 

Ah ! ne parlons plus de cela ; je me fais horreur a 
moi-meme de vous avdir si inal connu ; je me suis fait 
justice depuis, en vous disant qu'elle n'etait pas digne 
de vous, et je vous 1'ai prouve, je crois, en vous ai- 
-inant. 

LE PRESIDENT. 

J'en suis penetrS de reconnaissance. Elle a etc 
piquee que je vous preferasse. 



LE BOSSU. 83 



Mme. DE SAINT-CLAIR. 

Oui, elle a eu la sottise de vous ecrire qu'elle ne 
vous aimait plus ; je TOUS avoue quo celui-la m'a 
charme. 

LE PRESIDENT. 

C'etait une noirceur que vous m'aviez fait la d'a- 
voir ridiculise son gout pour moi. 

Mme, DE SAINT-CLAJ-R. 

Je vous Pai dit, si je ne vous avals pas deja aime, 
est-ce que ce qu'elle peut faire m'importe assez pour 
m'en devoir occuper? 

LE PRESIDENT. 

Oui ; mais la maniere dont vous vous etes r^criee 
par tout, n'annongait rien qui me fut favorable , vous 
aviez meme fait penser comme vous la plupart des 
femmes de Lyon, Puisque vous m'aimez, k repar- 
tion ne doit rien vous couteiv 

Mme, DE SAINT-CLAIR. 

Mais je vous epouse, President, que voulez-vous 
de plus ? 

LE PRESIDENT. 

Que ce ne soit pas dans votre terre ; que ce soit 
ici aux yeux de toute la ville. 

Mme DE SAINT-CLAIR. 

C'est une folieque cette pretention-la ! d'ailTeurs la 
representation me deplait a mourir. 

LE PRESIDENT. 
Vous n'etes pas accoutumee au monde ? 

Mme. DE SAINT-CLAIR. 
Ce n'est pas cela ; mais. . . . 

LE PRESIDENT. 

Mais c'est que vous rougissez de votre choix, apres 
le langage que vous avez tenu. 

Mme DE SAINT-CLAIR. 
Quelle idee ! 



84 LE BOSSU. 



LE PRESIDENT. 

Mais pourquoi ne pas declarer ce manage ? Si 
vous ne voulez pas qu'il se fasse ici, je vous suivrai 
par-tout oil vous voudrez. 

Mme. DE SAINT- CLAIR. 

Si vous voulez que je vous en disc la veritable rai- 
son, c'est que je promis a la mort de mon mari de ne 
me jamais remarier ; il est vrai que je n'etais qu'un 
enfant. 

LE PRESIDENT. 

On connait la valeur de ces promesses-la, et elles ne 
doivent point vous arreter. 

Mme. DE SAINT-CLAIR. 
Rien ne peut vaincre mes repugnances la-dessus. 



SCENE V. 

M. DE PIRMONT, LE PRESIDENT, Mme. DE SAINT-CLAIR, 
TOURANGEAU. 

TOURANGEAU. 
MONSIEUR de Pirmont. 

Mme. DE SAINT^CLAtR. 
Quoi ! vous connaissez Monsieur de Pirmont? 

LE PRESIDENT. 

II est mon ami depuis long-terns ; je n'ai point de 
secrets pour lui, Madame ; consented que je lui ap- 
prenne mon bonbettr. 

Mme. DE SAINT-CLAIR. 

Puisqu'il est de vos amis, il partagera surement no- 
tre satisfaction; oui, Monsieur, j'epouse le Presi- 



LE BOSStT. 85 



dent ; raais j'exige de rous de ii'en point parler en- 
core. 



SCEIVE VI. 

ME. DE SAINT-CLAIR, MME. DE MOUSON, LE PRESIDENT, 
MME. DE PIRMONT. 

Mme. DE MOUSOX, sortant du cabinet. 

POUR moi, Madame, qui ne suis point dans le se- 
cret, j'espere que vous ne trouverez pas extraordi- 
naire que j'apprenne a tout le monde, qu'apres avoir si 
hautement blame mon gout pour le President, vous 
voulez bien 1'epouser pour reparer vos torts-. 
Mme. DE SAINT-CLAIR. 

Quoi, Madame ? 

Mme. DE MOUSON. 

J'ai tout entendu, et vos projets, et tout ce que 
vous avez dit de moi ; et comme je ne veux pas que 
votre fac_on de penser sur naon compte soit un secret 
non plus, je vais 1'appreudre a tout le monde, ainsi 
qne votre mariage. 

M. DE PIRMONT. 

Mesdames, si vous voulez passer dans le sallon, il 
y a deja nombreuse compagnie a qui vous ferez sure- 
ment le plus grand plaisir. 

Mme. DE SAINT-CLAIR. 

Eh bien, Madame, je vais y aller. Quelque chose 
que vousdisiez, mon sort vous fait envie; puisque la 
jalousie vous a portee a nous ecouter ; et le choix 
d'une femme aussi parfaite que vous, ne peut que me 
faire honneur : il vous en restera toujours la gloire 
de m'avoir eclairee sur ce que vaut le President. Oui, 
Madame, je Pepouse, et je voas 1'apprends, et j'en re- 
8 



86 LE BOSSU. 



eevrai vos complimens avec la plus grande satisfac- 
tion. 

LE PRESIDENT. 
Voila tout ce que je voulais. 

Mme. DE MOUSON. 

Vous jouissez de tout votre triomphe ; mais du 
nioins vous ne blamerez plus 1 'amour qu'il m'a in- 
spire. 

Mme. DE SAINT-CLAIR. 
Non, Madame, je vous promets de n'en plus parler. 

Mme. DE MOUSON. 
President, passons dans k sallon. 

LE PRESIDENT. 

Non, Madame ; il faut savoir auparavant si Mad- 
ame de Saint-Clair voudra souper ici. 

Mine. DE SAINT-CLAIR. 

Oui, oui, President, tous mes scrupules sont leves. 

LE PRESIDENT, d Mme. de Saint-Clair. 

Les miens ne le sont pas tout-a-fait : je vous ai 

fait une trahisou abominable, j'en conviens ; mais 

vous m'aviez traite avec trop de mepris, j'ai voulu 

A-OUS prouver que j'etais plus digne que vous ne pen- 

siez, d'etre aime d'une honnete femme : et apres vous 

avoir tout avoue, je dois vous apprendre aussi que ce 

n'est que Madame de Mouson pour qui je puisse vivre, 

et que je 1'epouse. 

Mme. DE SAINT-CLAIR. 
Quoi ! monstre. . . . 

LE PRESIDENT. 

J'ai pu vous le paraitre jusqu'a present ; mais je 
vais me raontrer tel que je suis. (// die son band'av 
ctfait disparaUre sa bosse.) 

Mme. DE SAINT-CLAIR. 
Que vois-je ? . . . 

Mme. DE MOUSON. 
Est-il bien possible ! . . . . 



LE BOSSU. 



LE PRESIDENT. 

Oui, Madame, je ne suis point le President de Rou- 
vigny, mais son frere, le Chevalier de la Milliere, 
1'ami de Pirmont, qu'une affaire cl'honneur avait fait 
cacher sous le nom du President. 

Mme. DE MOUSON. 

Et vous m'avez laisse ignorer tout cela. Ah, Che- 
valier ! . . . 

LE PRESIDENT. 

Je voulais vous venger de Madame, avant de vous 
rien apprendre, et que vous ne pussiez pas 1' empe- 
cher ; ce que vous auriez surement fait, si vous 
aviez tout su. 

Mme. DE SAINT-CLAIR, avec depit. 

Monsieur de Pirmont, donnez-moi la main, je vous 
prie. 

LE PRESIDENT. 
Quoi, Madame, vous ne soupez pas ici ? 

Mme. DE SAINT-CLAIR. 
Je ne veux les revoir de ma vie. (Elk s'en ca.) 

LE PRESIDENT. 
Pirmont, tu reviendras ? 

M. DE PIRMONT. 

Suremeut. 



SCEJVE VII. 

MME. DE MOUSON, LE PRESIDENT. 
MME DE MOUSON. 

JE voudrais pouvoir cacher cette aventure a tout le 
monde. 

LE PRESIDENT. 

Vous etes trop bonne, Madame 



88 LE BOSSU. 



Mme. DE MOUSON. 

Ne paraissez encore aujourd'hui qu'en President de 
Rouvigny. 

LE PRESIDENT. 

Je ne le puis ; je veux avoir le plaisir de voir ap- 
prouver votre choix hautcmcnt, et ne plus vous expo- 
sex a trouver encore une Madame de Saint-Clair. 

Mme. DE MOUSON. 

Ah ! Chevalier, je n'avais pas besoin de vous voir 
mieux que vous n'etiez, pour vous aimer toujours. 

LE PRESIDENT. 

C'est ce qui fera que toute ma vie vous ne me ver- 
rez occupe que de ma reconnaissance et de mon bon* 
heur. 



LE SOT 



ET 



LES FRIPONS. 



PERSONNAQES. 

MME. DE LA TASSE, Limonadiere. Robe jaune, bon- 
net, et coiffe noire, 

MLLE. CECILE, fille de Mme. de la Tasse. Robecou- 
leur de rose rayee, petit bonnet, tdblier vert. 

M. DU PONT, Ecrivain, pas encore jure expert. Ha- 
bit gris, petit galon d'argent, epee et chapeau. 

M. DU CROC. En frac rouge a boutons d'or, epee, 
chapeau sur la tete, et col noir. 

M. DU CORNET. Habit vert, petit galon d'or, epee 

et chapeau sur la tete. 
M. DU TROUILLET. Habit canelle a boutons d'ar- 

gent, veste bleue, boutons d'or, cheveux en queue, epee et 

chapeau, tons deux mis niaisement. 
LOUIS, Gargon Cafetier. Veste brune et tablier. 

La Scene el dans le Caffe de Mme. de la Tasse, Porte 
Saint-Michel a Paris. 



SOT 

ET 

LES FRIPOJVS. 



MOT DU PROVE RBE. 

IL KE FAUT PAS SK CONFESSER AU RENARD. 



SCEJVE I. 

H. DU PONT, LOUIS. 

M. DU PONT. 

EH bien, Louis, Mademoiselle Cecile a-t-elle paru 
aujourd'hui ? 

LOUIS. 

Non, Monsieur, pas encore ; vous savez bien 
qu'elle ne descend jamais que 1'apres-midi. 

M. DU PONT. 
II est vrai ; mais c'est que je suis fort inquiet. 

LOUIS. 
Pourquoi done ? 

M. DU PONT. 

Farce qu'hier au soir il m'a paru qu'elle avait du 
chagrin. 

LOUIS. 

Je ne sais pas pourquoi ; car elle devrait etre bien 
aise, au contraire. 



92 LE SOT 

M. DU PONT. 
Bien aise ? 

LOUIS. 
Oui, car je crois que nous irons bientot a la noce. 

M. DU PONT. 
A la iioce ! et de qui ? 
LOUIS. 
Eh pardi, d'elle-meme. 

M. Dll PONT. 
On la marie ? 

LOUIS. 

Oui, vraiment : j'ai entendu parlerdecela toutbas ; 
raais il n'en faut rien dire. 

M. DU PONT. 

Voila pourquoi elle etait si triste hier. Nous 
sommes bien malheureux ! 

LOUIS. 
Est-ce que vous 1'aimez ? 

M. DU PONT. 
Ah ! surement, je 1'aime I 

LOUIS. 

Eh pourqnoi ne 1'avez-vous pas demandee en ma- 
riage ? Je suis bien sur que Madame de la Tasse, sa 
mere, vous 1'aurait donnee. 

M. DU PONT. 
Tu le crois, Louis ? 

LOUIS. 

Pour cela, oui: elle 1'aurait bien donnee a Monsieur 
Du Croc, s'il ne s'y etait pas pris trop tard. 

M. DU PONT. 

Quoi ! ce fripon qui vient souvent ici avec Du Cor- 
net ? 

LOUIS. 

Oui. Je ne sais pas si c'estun fripon; Madame de 
la Tasse ne le croitpas, toujours. 



ET LES FRIPONS. 93 

M. DU PONT. 

Tout le monde le connait pour cela, ainsi que Du 
Cornet. 

LOUIS. 

En ce cas-la, je suis bien aise qu'il n'epouse pas 
Mademoiselle Cecile. Tenez, la voila, vous pourrez. 
lui parler. 

M. DU PONT. 

Oui ; mais si sa mere 

LOUIS. 

Elle ne vient peut-etre pas encore, Je vais me tenir 
aupres de la porte, etje chanterai quand elle paraitra. 



SCEIN T E II. 



MLLE. CECILE, M. DU PONT, LOUIS, 

JLOUIS, 

E.VTREZ, entrez, Mademoiselle ; voila Monsieur 
Du Pont qui vous attend. 

Mile. CECILE, troubtte. 
Monsieur Du Pont ? 

M. DU PONT. 

Oui, Mademoiselle ^ je suis au desespoir de ce que 
je viens d'apprendre. 

Mile. CECILE. 

Ah ! mon Dieu, cela n'est que trop vrai ; je' n'ai 
pu vous rien dire hier a cause de ma chere mere ; 
mais vous avez du voir combien j'etais fachee. 

M. DU PONT. 

Aussi ai-je ete tres-inquiet ; mais je ne me croyais 
pas aussi malheureux que le suis. 



94 LE SOT 



Mile. CECILE. 

Ah ! dites que nous le sommes ! mais il faut qtie 
je m'asseie, car ma chere mere va venir. 

M. DU PONT. 

Louis nous avertira. Quoi, vous croyez que rien 
ne pourrait rompre ce mariage ? 

Mile. CECILE. 

II n'y a pas d'apparence, car mon pretendu arrive 
aujourd'hui. 

M. DU PONT. 
Et qui est-il ? 

Mile. CECILE. 

II s'appelle Monsieur Du Trouillet, et il est de 
Poissy, ou son pere a une charge dans les boeufs, a 
ce qu'on dit. 

M. DU PONT. 

Si j'avais pu prevoir qu'on cut du vous marier sitot, 
je me serais propose a Madame votre mere ; peut-etre 
m'aurait-elle accepte. Quelle difference ! Mais si je 
lui parlais, a Madame. . . . 

Mile. CECILE. 
II n'est plus terns, Monsieur du Pont. 

M. DU PONT. 

Elle salt mon talent pour les ecritures ; je compte 
me faire recevoir bientot ecrivain jure expert aux 
verifications; tout cela ferait peut-etre. . . . 

Mile. CECILE. 

Elle trouve deja Monsieur Du Trouillet charmant, et 
elle ne Pa jamais vu. 

M. DUPONT. 

Elle salt que j'ai herite de mon oncle, qui demeu- 
rait a la place de Sorbonne, et qui venait toujours 
ici, Monsieur de la Foret. 

Mile. CECILE. 
Quoi, c'etait votre oncle ? 

M. DU PONT. 
Oui, vraiment, frere aine de mon pere. 



ET LES FRIPONS. 95 



Mile. CECILE. 

Elle Paimait beaucoup ; je crois qu'il 1'appellait sa 
commere . 

M. DU PONT. 
Sans doute ; c'est cela meme. 

Mile. CECILE. 
Eh bieii, vous croyez ? . . . . 

LOUIS, chante. 
La Bourbonnoise a bien des ecus. 

M. DU PONT. 
Ah ! voila Madame votre mere. 

LOUIS, chante. 

A bien des ecus, la Bourbonnoise, 
A bien des ecus. . . . 



SCEJ^E III. 

Mme. DE LA TASSE, Mile. CECILE, M. DU PONT, LOUIS. 
Mine. DE LA TASSE. 

Louis ? 

LOUIS. 
Madame ? 

M.ne. DE LA TASSE. 

Rangez done ce tabouret, qui fera casser le col a 
quelqu'un. Allous, allons. 

LOUIS. 
Madame, on y va. 

M. DU PONT. 
Madame de la Tasse, je suis bien votre serviteur. 

Mme. DE LA TASSE. 

Ah! Monsieur,je nevous voyais pas; je vous salue. 
( Mile. Cecile.} Eh bien, qu'est-ce que vous avez 
done, vous ? vous ne savez ce que vous faites. 



96 LE SOT 



Mile. CECILE. 
Quoi done, ma chere mere ? 

Mme. DE LA TASSE. 

Vous oubliez tout : tenez, voila vos ciseaux que 
vous laissez trainer par terre. 

Mile. CECILE. 
Je croyais les avoir dans mon sac, ma chere mere. 

Mme. DE LA TASSE. 

Allons, laissez votre ouvrage, il faut que nous alli- 
ons chez votre grand'mere. 

Mile. CECILE. 

Cela sera bientot fait. (Elk pile son ouvrage, et re- 
garde M. Du Pont, pendant que Mad. de la Tasse parle 
a Louis, et Du Pont soupire.) 

LOUIS. 
Madame, est-ce que vous allez sortir ? 

Mme. DE LA TASSE. 

Oui. Si un Monsieur, qui s'appelle Monsieur Du 
Trouillet, vient me demander, vous viendrez me cher- 
cher chez ma mere. 

LOUIS, 
Oui, Madame. 

Mme. DE LA TASSE. 
Mais tout de suite, entendez-vous, Louis ? ' 

LOUIS. 

Oh, que oui ;. laissez-moi faire, je sais bien pour- 
quoi. 

Mme. DE LA TASSE. 
Eh bien. venez-vous, Cecile ? 
Mile. CECILE, 
Oui, ma chere mere. 

Mme DE LA TASSE. 
Allons, passez. 

Mile. CECILE. 
Me voila. (Elle passe.) 



ET LES FRIPONS. 97 

Mme. DE LA TASSE. 

Eh bien, troussez done votre robe ; elle ne songe 
a rien. Allons, quand vous serez inariee, je serai 
bieu debarrassee. (Elks s'en vont.) 



SCEJVE IV. 

M. DU PONT. LOUIS 
LOUIS, aprts avoir regards aller Mme. De la Tasse & Cecile. 

MONSIEUR Du Pont, voila Monsieur Du Croc et 
Monsieur Du Cornet qui viennent. 

M. Du PONT. 
Ici? 

LOUIS. 
Oh, surement. 

M. Du PONT. 

Eh bien, donne-moi la Gazette ; je veux un peu 
ecouter ce qu'ils diront. 

LOUIS. 

Celle d'Utrecht ou d' Amsterdam? 

M. Du PONT. 

N'iraporte, la premiere venue, 
LOUIS 

Tenez, voila celle d'Utrecht. 

M. Du PONT. 

C'est bon; ne fais pas semblant de les entendre. 
(Jltt.) 

LOUIS. 
Oh, laissez-moi faire; jeregarderai a la porte. 



9 



98 IB SOT 

SCEJVE V. 

M. DU PONT, M. DU CROC, M: DU CORNET, LOUIS. 

M. Du CROC. 

Tiens, asseyons-nous ici. (MM. Du Croc et Du 
Cornet, s'asseunt aupres d'une table.) 

LOUIS. 
Ces Messieurs veulent-ils quelque chose ? 

M. Du CROC. 

Non, laissez-nous en repos. (Louis va regarder a 
.la porte.) 

M. Du CORNET. 
Tu crois done qu'il va arriver? 

M. Du CROC. 

L'on m'a mande qu'il arrivait aujourd'hui ; mais. 
corame je ne sais pas ou il demeurera, je crois qu'il 
faut 1'attendre ici. 

M Du CORNET. 
Comment s'appelle-t-il ? 

M. DuCROC, 

Du Trouillet. 

M. Du CORNET. 
Je connais ce nom-la. 

M. Du CROC. 
II est de Poissy. 

M. Du CORNET. 

C'est cela meme: son pere est la plus grande bete 
qu'il y ait au monde. 

M. DuCROC. 



Tant mieux; nous aurons bon marche du fils ; il 
iaut le faire deguerpir de Paris, avant qu'il ait epou- 

^ ,\ lVTn^1nyvt^*n^ll. O'*'l_ * 



se Mademoiselle Cecile. 



ET LES FRIPONS. 99 



M. Du CORNET. 

Sans doute ; parce que tu voudrais bien 1'epouser 
toi? 

M, Du CROC. 
Sa mere ne demandera pas mieux. 

M. Du CORNET. 

Je le crois ; mais qu'est-ce que j'aurai moi pour ma 
peine, et toi-meme en cas que ton mariage manque ? 

M. Du CROC. 
-Ce que nous pourrons attraper a Du Trouillet. 

M. Du CORNET. 
Ah! j'entends ; laisse-moi faire. Tu m'aideras ? 

M. Du CROC. 
Sans doute, comme a 1'ordinaire. 

M. Du CORNET. 

C'est bon. Nous nous conduirons selon que le 
sujet pretera. 



SCEJVE VI. 

M. DU PONT, M. DU CROC, M. DU CORNET, M. DU TROU- 
ILLET, LOUIS. 

M. Du TROUILLET, d la porte, a Louis. 
MONSIEUR, est-ce ici ou demeure Madame De la 
Tasse? 

LOUIS. 

Oui, Monsieur. 

M Du TROUILLET. 
Et Mademoiselle sa fille aussi ? 

LOUIS. 
Oui, Monsieur. 



100 IiE SOT 

M. Du TROUILLET. 
Y sont-elles? 

LOUIS. 

Non, Monsieur ; mais donnez-vous la peine d'en- 
trer. 

M. Du TROUILLET. 
Ouij oui; pour les attendre, n'est-ce pas? (11 entre.) 

LOUIS. 
Oui, Monsieur; parce que je vais les chercher. 

M. Du TROUILLET. 

II ne faut pas les deranger; je ne suis pas presse , 
je n'ai point d'affaires. 

LOUIS. 

Mais je crois, si je ne me trompe, que Monsieur est 
le pretendu de Mademoiselle ? 

M. Du TROUILLET. 

Oui, c'est vrai. Comment voyez-vous cela? 

LOUIS. 

C'est que Madame m'a dit de 1'avertir quand vous 
arriveriez. 

M. Du TROUILLET. 
Ah! ah! elle le savait done? 

LOUIS. 
Apparemment. 

M. Du TROUILLET. 

Je ne comprends pas eela. II faut que inon pere 
lui ait mande; car pourmoi, je ne lui ai jamais ecrit. 

LOUIS. 
Asseyez-vous la s'il vous plait. 

M. Du TROUILLET. 
Ou? 

LOUIS. 
Ou vous voudrez. 

M. Du TROUILLET. 
--Je vais me mettre ici; serai-je bien? 



ET LES FRIPONS. 101 



LOUIS. 

Oui, oui; je m'en vais chercher Madame et Made- 
moiselle. 

H. Du TROUILLET, arrttanl Louis. 

Attendez done. 

LOUIS. 

Comment, est-ce que vous ne serez pas bien aise 
de voir notre Demoiselle ? 

M. Du TROUILLET. 

Oh que si, sur-toutsi elle est jolie; parceque j'aime 
les jolies filles, moi. 

LOUIS. 

Eh bien, c'est pour cela. 

M. Du TROUILLET. 

Ecoutez done; et ne bougez. Je suis malin, inoi: 
je veux la voir sans qu'elle sache qui je suis. 

LOUIS. 

Ah, j'entends. 

M. Du TROUILLET. 

Vous voyez bien qu'il ne faut pas lui dire : ainsi 
je vous en prie restez-la, je vous payerai chopine. 

LOUIS. 

Ah! Monsieur, vous etes bien bon; il ne faut rien 
pour cela. Je vous avertirai seulement quand elles 
reviendront. 

M. DuTROUILLET. 

Voila ce que je veax. (11 s'assied auprcs d' une table. 
Louis regarde a la porle.} 

M. Du CROC. 
II me parait que nous tirerons parti de ce nigaud- 

M. Du CORNET. 
II faut nous approcher. 

M. Du CROC. 
Monsieur arrive de Province a ce qu'il me parait. 

M. Du TROUILLET. 

Oui, Monsieur, de Poissy, tout-a-1'heure, 
9* 



102 LE SOT 



M. Pa CORNET. 

Ah! c'est un beau pays. C'est apparemment pour 
etre Mousquetaire que vous venez ici. 

M. Du TROUILLCT. 

Ah! moil Dieu, que nenni; c'est bien tout au con- 
traire. 

M. Du CROC. 

Ah, je vois bien; c'est que Monsieur veut se faire 

Abbe. 

M. Du TROUILLET. 

Bon; c'est encore bien plus au contraire. 

M. Du CORNET 
Plus au contraire ? 

M. Du TROUILLET. 
Oui, vous ne devinez pas? 

M. Du CORNET. 
Non. 

M. Du TROUILLET. 

Ahijesuis bien aise de vous embarrasser 1'esprit 
comme cela ; car on m'avait dit qu'a Paris tout le 
monde en avait beaucoup plus que raoi ; et pourtant. . 

M. Du CORNET. 
Vous en avez plus que nous ? 

M. Du TROUILLET. 

Ce n'est pas la ce que je Yeux dire; je suis trop 
bien eleve pour cela. 

M. Du CROC. 

Et comment etes-vous venu? 

M. Du TROUILLET. 

Dans une voiture de mon pere. 

M. DuCROC. 

Etiez vous seul? 

M. Du TROUILLET. 
Bon, seul! nous etions beaucoup. 
M. Du CORNET. 

Tant mieux, on ne s'ennuye pas, parce qu'on cause. 



ET LES FRIPONS. 



M. Du TROUILLET. 

Ah, oui, causer ! je ne pouvais pas parler; parce 
qu'ils faisaient un tapage terrible. 

M. DuCROC. 
Vous connaissez ces gens-la? 

M. Du TROUILLBT. 
Oh beaucoup; parce que je passe ma vie avec eux. 

M. Du CROC. 
Eh bien, cela vous fera des connaissances a Paris. 

M. Du TROUILLET. 

Bern, lies connaissances ; ils sont peut-etre tons 
morts a present. (// ril.} 

M. Du CORNET. 
Comment morts! 

M. Du TROUILLET. 

Eh, mais sans doute, ils ne venaient que pour cela 
a Paris. 

M. Du CROC. 
Est-ce que c'etaient des criminels? 

M. Du TROUILLET. 
Non, vous n'y etes pas. 

M. Du CORNET. 
Qu'est-ce que c'etaient done que ces gens-la. 

M. Du TROUILLET. 
Ces gens-la etaient des veaux. (II rit.) 

M. Du CROC 

Ah! vous etes venu dans une charrette avec des 
veaux? 

M. Du TROUILLET. 
Oui, vous n'auriez jamais devine? (// rif.) 

M. Du CORONET. 
Cela fait une bonne compagnie. 

M. Du TROUILLET. 

Oh, moi, je les aime fort parce qu'ils ne mordent 
jamais; ils sontdoux comme des moutons. 



104 :LE SOT 

M. Du CROC. 

Ah, c'est vrai; mais si vous aimez aussi les moutons 
vous auriez pu venir avec eux. 

M. Du TROUILLET. 
Oui da, ils viennent a pied, eux. 
M. Du CROC. 

Ah, c'est vrai. 

M. Du TROUILLET. 

Oh, mon voyage etait bien arrange corarae cela; 
mon pere salt* bien ce qu'il fait; c'est un homme 
d 'esprit. 

M. Du CROC. 
Vous tenez bien de lui. 

M. Du TROUILLET. 

On dit que je tiens de ma mere; mais elle ne parle 
pas si bien que moi, parce qu'elle begaie. 

M. Du CORNET. 

Vous n'etes pas comme cela vous ; vous parlez 
bien. 

M. DuTRODILLET. 

J'ai ete jusqu'a sept ans, que Ton croyait que je 
serais muet. 

M. Du CROC. 

Cela aucait ete grand dommage. 

M. Du TROUILLET. 

Sans doute. Eh bien, J'ai parle en six mois aussi- 
bien que je parle a present. 

M. Du CROC. 

C'est bien heureux! Est-ce pour des affaires ou 
pour votre plaisirque vous etes venu a Paris? 

M. Du TROUILLET. 
Pour 1'un et pour 1'autre. 

M. Du CORNET. 
Ah, ak 

M. Du TROUILLET. 

Vous ne devinerez peut-etre pas encore ? 

M. Du CROC. 
Cela me parait bien difficile. 



ET LES FRIPONS. 105 



M. Du TROUILLET. 

C'estquejeme marie; vous voyez bien que tous 
les deux s'y trouvent. 

M. Du CROC. 

Oui, vous avez raison; mais cela vous occasionnera 
bien de la depense. 

M. Du TROUILLET. 

Oh, oui; mais aussi mon cher pere m'a-t-il donne 
bien de 1'argent. 

M. Du CROC. 

Si vous n'en aviez pas assez, je vous en preterais 
avec grand plaisir. 

M. Du TROUILLET. 

Monsieur, vous avez bien de la bonte: car vous ne 
me connaissez pas. 

M. Du CORNET. 

On voit que vous avez la mine d'une honnete 
homme, et qu'avec vous il n'y a rien a perdre. 

M. Du TROUILLET. 

C'est bien vrai; et je pense de meme de vous 
Messieurs ; aussi je vous confie que j'ai cinquante 
bons louis d'or, dans cette poche-la. 

M. Du CROC. 

II faut prendre garde de les perdre. 

M. Du TROUILLET. 
Oh, ils sont bien enveloppes dans du papier. 

M. Du CORNET. 

Le papier quelquefois se dechire ; cela n'est pas 
sur. 

M. Du TRUOILLET. 
Vous allez voir, vous allez voir. 

M. Du CROC. 

J'en ai bien vu perdre comme cela, sans qu'il panit 
rien au papier. T'en souviens-tu, Du Cornet? 

M. Du CORNET. 
Oh, pour cela oui. 



106 IE SOT 

M. Du TROUILLET. 

Ma foi, ecoutez done; je crois que vous avez raison, 
le papier est dechire. (// tire ses louis, et les compte.) 

M. Du CROC, bos d Du Cornet. 

Prends tes des; je reviendrai quand j'entendrai du 
bruit. 

M. Du CORNET. 
Oui, oui. 

M. Du CROC. 

Monsieur, je suis tres-fache d'etre oblige de vous 
quitter. Je reviendrai dans 1'instant. 

M. Du TROUILLET. 

Monsieur, il ne faut pas vous gener; et puis vous 
voyez bien que je compte mes Jouis, et que je les ren- 
veloppe. 

M. Du CORONET. 
Oui, oui; je tiendrai compagnie a Monsieur. 

M. Du CROC. 
Je ne serai pas long-terns. (II s'en va. ) 

M. Du PONT, d Louis, qui s'approche de lui. 

Ne dis rien; je vais faire semblant de dormir. (// 
ronfle.) 



SCEJVE VII. 

M. DU TROUILLET, M. DU CORNET, M. DU PONT./awan* 
semblant dt dormir, LOUIS, a laporte. 

M. Du TROUILLET, comptant tes louis. 
IL me fauflra d'autre papier. 

M. Da CORNET. 
On va vous en donner. Ganjon ? 

LOUIS. 
Monsieur. 






ET LES FRIPONS 



M. Du CORNET. 
Donnez done du papier a Monsieur. 

LOUIS. 
En voila, en voila. Faut-il qu'il soitblanc? 

M. Du TROUILLET. 
Non, non; bleu, rouge, c'est egal. 

LOUIS. 
Tenez, en voila d'ecrit. 

M. Du TROUILLET. 
C'est bon. 

LOUIS. 
II ne vous faut plus rien ? 

M. Du TROUILLET. 
Non, non. II m'a fait oublier mon compte. 

M. Du CORNET. 
II n'y a qu'a recommencer. 

M. Du TROUILLET. 

Vous avez raison . (// recompte. ) 

M. Du CORNET. 

Cela sera plus sur. (11 tire des des de sa poche, et 
arrange une rafle de six.) 

M. Du TROUILLET. 
Quarante-huit, quarante-neuf : il m'en manque un . 

M. Du CORNET. 
Voyez dans votre poche. 

M. Du TROUILLET. 
Ah, vous avez raison; le voila. 

M. DU CORONET. 
Cela fait-il bien cinquante ? 

M. Du TROUILLET. 
Oui. 

M. Du CORNET. 
Eh bien, c'est bon: vous avez perdu. 



108 LE SOT 



M. Du TROUILLET, 
Comment perdu; je vous dis que je 1'ai retrouve. 

M. Du CORNET. 
Oui; mais c'est vos cinquante louis qui sont perdus. 

M. Du TROUILLET, riant. 
Eh non. Les voila tous. 

M. Du CORNET. 
Oui; mais je les ai gagne"s. 

M. Da TROUILLET. 
Allans done, vous badinez. 

M. Du CORNET. 
Non, je ne badine pas; ils sont a moi. 

M. Du TROUILLET. 
Comment a vous? 

M. Lu CORNET. 
Oui; vous voyez bien que j'ai rafle de six. 

M. Du TROUILLET. 
Qu'est-ce que cela me fait? 

M. Du CORNET. 

Cela vous fait, que vous ne pouvez pas en faire 
davantage, vous auriez beau jouer jusqu'a demain. 

M. Dii TROU1LLE: 
Mais je ne veux pas jouer. 

M. Du CORNET. 

Parce que vous ne pouvez pas gagner ; ainsi don- 
nez-moi vos cinquante louis. 

M. Du TROUILLET. 
Non, Monsieur, ils ne sont pas a vous. 

M. Du CORNET. 

Je vous reponds que je les aurai. 

M. Du TROUILLET. 

Mais, Monsieur, je n'ai pas joue. 

M. Du CORNET. 
Comment, Monsieur, vous me donnez un dementi ? 



ET LES FRIPONS. 109 

M. Du TROUiLLET. 

Mais vous le savez bien. 

M. Du CORNET, se levant. 

Pour qui me prenez-vous? Aliens, Monsieur, 
dounez-rooi mon argent, et sortez. 



SCEJVE VIII. 

M. DU TROUILLET, M. DU CORNET, M. DU PONT, 
M. DU CROC, LOUIS. 

M. Du CROC. 

COMMENT done, qu'est-ce que c'est que cela ? te 
voila bien en colere. 

M. Du CORNET. 

Et j'ai raison, Monsieur m'insulte. II me donue 
un dementi. 

M. Du TROUILLET. 
Mais, Monsieur. . . . 

M. Du CORNET. 

Allons, Monsieur, vous me payerez mes cinquante 
louis, et vous vous battrez. 

M. Du TROUILLET. 
Moi, Monsieur? 

M.Du CORNET. 
Oui, vous m'avez iusulte, et vous me ferez raisou. 

M. DU TROUILLET. 
En verite, Monsieur, je vous assure. . . . 

M. Du CROC. 

Ne vous fachez pas tous les deux, et dites-moi ce 
qui est arrive. 

M. Du TROUILLET. 
Monsieur, je vais vous le dire. 

10 



no LE SOT 



M. Du CORNET. 

Laissez-moi parler, Monsieur ; c'est a moi a me 
plaindre. 

M. Du CROC. 
Voyons. 

M. Du CORNET. 

Nous jouons cinquante louis; j'amene rafle de six, 
que voila, et Monsieur ne veut pas me payer. 

M. Du CROC. 
Vous avez tort. Monsieur Du Trouillet. 

M. Du TROUILLET. 
Comment tort? 

M. Du CROC. 

Assurement. 

M. Du CORNET. 

II fait plus; il m'insulte. Allons, Monsieur, puis- 
que vous dites que vous n'avez pas joue, 1'epee a la 
main. 

M. Du TROUILLET. 
L'epeealamain? 

M. Du CORNET. 
Oui, Monsieur. 

M. Du CROC. 

Allons, c'est juste. 

M. Du TROUILLET. 
Mais, Monsieur, cette epee-la n'est pas a moi. 

M. Du CORNET. 
Qu'est-ce que vous voulez dire ? 

M. Du TROUILLET. 

Que je 1'ai empruntee pour faire le voyage; je n'en 
porte jamais a Poissy: c'est vrai comme je suis ici. 

n , , .. . M - Du CORNET. M promtnant 

Cela ne fait nen. 

M. Du CROC. 

C'est pourtant une raison, Du Cornet. 



ET LESFRIPONS. HI 

M. Du TROUILLET, dM. Du Croc. 
Ah! je vous en prie, parlez pour moi. 

M. Du CORNET. 
Je veux qu'il se batte. 

M. Du CROC, a M Lht Trouilltt. 
II vous tuera. 

M. Du TROUILLET. 

Voila ce que je crains. Ah! mon Dieu, comment 
faire? 

M. DuCROC. 
Commencez par lui donner vos cinquante louis. 

M. Du TROUILLET. 
II le fautbien. J'aime mieux cela que d'etre tue. 

M. Du CROC. 

Nous verrons apres. Du Cornet, Monsieur du 
Trouillet estbien fache de t'avoir offense^ il convient 
qu'il a perdu. 

M. Du CORNET. 
Eh bien, qu'il me paye. 

M. Du TROUILLET. 

Monsieur, si vous vouliez bien vous souvenir que 
je n'ai pas. . . . 

M. Du CORNET. 
Vous avez perdu; je veux de 1'argent 

M. Du TROUILLET, tremblant. 
Allons, Monsieur, le voila. 

Mi Du CORNET. 
N'avez-vousrienote? (11 prend Pargent.) 

M. Du TROUILLET. 

Non, Monsieur; voila comme je 1'ai compte devant 
vous. 

M Du CORNET. 

Voyons;dix, vingt, trente, quarante et cinquante: 
c'est bon. 



112 LE SOT 



M. Du TROUILLET. 

Vous voudrez bien que je ne me batte pas ? 
M. Du CORNET, at promenont. 

Nous verrons. 

M, Du TROUILLET. 
II ne promet rien, Monsieur! 

M. Du CROC, 

II faut le laisser calmer; je ^tacherai de vous rac- 
commoder. 

M. Du TROUILLET. 
Ah! je vous en prie. 

M. DuCROC. 
Comptez sur moi. 

M. Du TROUILLET. 

J'y compte aussi : je suis bienheureux de vous avoir 
trouve. 

M. Du CROC. 

Je suis bien-aise de vous etre utiie. 

M. Du TROUILLET, 

On m'avait bien dit qu'a Paris tout etait rempli de 
fripons. 

M. Du CROC. 

Prenez garde a ce que vous dites: si Du Cornet 
vous entendait. 

M. Du TROUILLET. 
Ce n'est pas de lui que je parle, 

M. Dti CROC 
Et avez-vous encore d'autre argent? 

M. Du TROUILLET. 

Non, vraiment; mais comme je vais epouser Made- 
moiselle de laTasse, sa mere m'en donnera. 

M. Du CROC. 
Ah, surement. 

M. Du TROUILLET 
Et puis j'ai une bague . 



ETLES FRIPONS. H5 



M,, DTI CORNET. 
Voyons done? 

M. Da CROC, regardant d son doigt. 

Ah, ah, je n'ai pas ma bague; je 1'ai pourtant prise 
ayant de partir, je 1'avais tout-a-1'heure. 

M. Pu CORNET. 
II faut chercher. 

M. Du CROC. 
Je n'ai pas remue dema place; c'est singulier! 

M. Du CORNET. 
Mais, Monsieur du Trouillet ne l'a-t-il pas vu ? 

M. Du TROUILLET. 
Non Monsieur. 

M. Du CORNET. 

Je ne crois pas cela: un horame qui est capable de ne 
pas vouloir payer ce qu'il a perdu, est capable de vol- 
erune bague. 

M. Du TROUILLET, plturant. 

Pour cela, je suis bien malheureux d'etre renu ici! 

M. Du CORNET. 

Qu'est-ce que vous dites? Aliens, vous etes xm 
fripon; rendez-la tout-a-l'heure. 

M. Du TROUILLET. 
Mais, Monsieur, je vous jure que je ne 1'ai pas. 

M. Du CORNET. 
PuCroc? 

M. Du CROC. 
Mais je ne saurais croire qu'il 1'ait. 

M. Du CORNET. 

Je te dis que si. Aliens, finissez, que je ne vous 
]e dise pas deux fois. 



116 LE SOT 



SCEJTE IX. 

Muz. DE LATASSE, MLLK. CECILE, M. Du TROU1LLET, M,Du 
CROC, M. Du CORNET, M Du PONT, LOUIS. 

Mme. DE LA TASSE. 

COMMENT done, Messieurs, qu'est-ce que c'est que 
ce bruit-la? 

M. Du CORNET. 

Madame, vous arrivez a propos pour faire rendre a. 
Du Croc une bague que eet homme-la lui a vole. 

Mme. DE LATASSE. 
Quoi! Monsieur, chez moi? 

M. Du TROUILLET. 

Madame, vous ne me connaissez pas; je viens pour 
<tre votre gendre; je m'appelle Du Trouillet. 

M. Du CORNET, 
Je vous dis, Madame, que c'est un voleur. 

Mme. DE LA TASJE. 
Comment? 

M. Du CORNET. 

Oui, Madame, il nevoulait pas me payer cinquaute 
louis que je lui ai gagne. 

Mme. DE LA TASSE. 
Quand cela? 

M. Du CORNET. 

Ici, teut-a-1'heure. 

Mme DE LA TASSE. 

Quoi, Monsieur, vous etes joueur, et vous jonez si 
gros jeu encore ? 

M. Du TROUILLET. 
Non, Madame, ne croyez pas. . . . 

M. Du CORNET. 
Comment, vous osez soutenir. . . . 

Mme. DE LA TASSE. 
Un moment, Messieurs, il peut etre joueur; mais je 



ET LES FRIPONS. 113 



M. Du CROC. 
Vous la jouerez encore. 

M. Du TROUILLET. 
Oh, que non: et puis, en verite, je n'ai pas joue. 

M. Du CORNET. 

Qu'est-eequ'ildit? 

M. Du CROC. 
Rien, rien. 

M. Du CROC. 
Est-elle jolie, votre bague? 

M. Du TROUILLET. 

Mais oui; la voila: ma cbere mere m'a dit qu'elle 
valait vingt-cinq louis. 

M. Du CROC. 

Voyons. (// prend la bague. ) Oui, vous en aurez 
cela ou rien: mais cachez-la, carDu Cornet aime le 
jeu, et il vous ferait peut-etre encore jouer, s'il la 
voyait. 

M. Du TROUILLET. 
J'ai envie de la mettre dans ma bouche. 

M. Du CROC. 
C'est fort bien imagine. 

M. Du TROUILLET. 
Tenez, comme cela, la voit-on? 

M, Du CROC. 
Noo, pas beaucoup. 

M. Du TROUILLET. 
Et pais je dirai que j'ai une fluxion. 

M. Du CROC. 

Vous avez bien de 1'esprit au moins. Ah ^a, il faut 
que je vous raccommode avec Du Cornet. 

M. Du TROUILLET. 

Ah! je vous en serai tres-oblige ; car sans cela, je 
n'oserais jamais sortir d'ici. 

M. Du CROC. 

Bon, c'est le meilleur homme du monde ; quand il 
10* 



114 ME SOT 

est en colere, cela ne dure qu'un moment ; mais il est 
terrible. 

M.Du TROUILLET. 
Je suis aussi comme cela, mou 

M. DuCROC. 

Je le crois bien: chacun a son defaut. Vous allez 
roir. Du Cornet, es-tu encore fache centre Monsieur 
Du Trouillet? 

M. Du CORNET. 
Moi, point du tout; c'est fini, je n'y pense plus. 

M. Du CROC. 
Aliens, touchez-vous dans la main tous les deux. 

M. Du CORNET. 
Je le veux bien. (R tend la main&M. Du Trouillei.} 

M. Do TROUILLET. 
Monsieur, vous me faites bien de 1'honneur. 

M. Du CORNET. 

Reste-tu ici, Du Croc? 

M. D CROC- 
Non, vraiment. A propos. . . . 

M. Du CORNET. 
Ou vas-tu done ? 

M. DuCROC. 

Chez men jouaillier ; il y a une picrre a ma bague, 
qui va tomber. 

M.Du CORNET. 
Quelle idee ! viens a la Comedie Fran^aise. 

M. Du CROC, 
Ce n'est pas le quartier. 

M. Du CORNET. 

Mais puisque cette pierre a tenu jusqu' a present, 
elle tiendra bien encore: tu iras demaiu. 

M. Du CROC. 

Non, je ne veux pas la perdre. 



ET LBS FRIPONS. 117 

ne crois pas qu'il soit un voleur. Comment est faite 
votre bague, Monsieur Du Croc ? 

M. Du CROC 

C'est une pierre jaune, entouree. 

Mme. DELATASSE. 

Eh bien, Monsieur Du Trouillet n'a qu'a se fouil- 
ler. 

M. Du TROUILLET, Usespire. 

Ah! il'est bientraitre celui-la! 

Mme. DE LA TASSE. 
Comment, vous ne le voulez pas ? 

M. Du TROUILLET. 
Pardonnez-moi, Madame. 

M. DuCROC. 

Cela n'est pas necessaire; je lalui ai vu mettre dans 
sa bouche ; il n'a qu'a 1'ouvrir. 

MDu TROUILLET, 

Mais 

Mme. DE LA TASSE. 
Aliens, Monsieur, ouvrez la bouche. 

M. Du TROUILLET. 

Eh bien, oui, Madame, j'ai une bague.; mais c'est 
lamienne; la voila. (11 tire. la bague de sa bouche.} 
Monsieur le sait bien. 

Mme. DE LA TASSE. 

C'est celle de Monsieur Du Croc. (Elle la donne 
a M. Du Croc.) Monsieur, je vous prie de ne le pas 
faire arreter; son pere est un tres-honnete homme, 
qui ne merite pas d'avoir pour fils un coquin. 

M. DuOROC. 

Madame, c'est a votre consideration que je ne lui 
ferai rien. 

M. Du TROUILLET. 

Mais, madame, pouvez-vous croire que votre gen- 
dre. . , , 



118 LE SOT 

Mme. DE LA TASSE. 

Mon gendre! un voleur, mon gendre ! non, misera- 
ble, tu ne le seras jamais. 

M. Du TROUILLET, 
Si vous vouliez m'entendre. . . . 

M. Du CROC. 

Madame, puisque Monsieur n'6pouse pas Made- 
moiselle Cecile, vous savez les propositions que je 
vous ai faites. 

Mro. DE LA TASSE. 
Oui, Monsieur, je les accepte de tout mon cceur. 

M. Du PONT, se lewtnt. 
Ah 1 Madame, arretez. 

Mme. LA TASSE. 
Quo! done ? 

M. Du CROC. 

Que roulez-vous dire, Monsieur? 

M. Du- PONT. 

Que je vais tout decouvrir : oui, Messieurs, vous 
etes deux fripons. 

M. Du CROC. 
Monsieur. 

M. Du PONT. 

Je ne crains pas de le dire, et Louis est temoin: vous 
avez cru qu'il ne vons entendait pas, et que je dor- 
mais; vous avez force Monsieur Du Trouillet de vous 
donner einquante louis, qu'il n'avait pas joue ; et la 
bague que vous venez de lui prendre est la sienne, 
qu'il avait dit a Monsieur Du Croc, qu'il cachait dans 
sa bouche, de peur que Monsieur Du Cornet ne la 
lui fit perdre en jouant. 

M. Du CROC. 
Cela n'est pas vrai. 

M. Du PONT. 

Vous avez eu affaire a un nigaud, et vous 1'atten- 
diez pour cela. 






ET LES FRIPONS. 119 



M. Du TROUELLET. 

Monsieur, je vous suis bien oblige de prendre mon 
parti. 

M. Du CORNET. 

Monsieur, savez-vous que vous risquez beaucoup ? 

M. Du PONT. 

Messieurs, je vous connais, et vous risquez plus 
que raoi ; car si vous ne rendez pas les cinquante louis 
et la bague, nous aliens envoyer chercher un Com- 
missaire. 

M. Du CROC. 

Monsieur, Monsieur, il ne faut pas faire tant de 
bruit ; tout ceci n'etait qu'un jeu, nous n'avions pas 
envie de rien garder, et vous allez le voir. 

M. Du PONT. 
A la bonne heure. 

M. Du TROUILLE T. 
Quoi, on me rendra tout? 

M. Du CROC. 
Sans doute. Voila votre bague. 

M. Du CORNET. 
Et voila vos cinquante louis. 

M. Du TROUILLET. 
Ah ! Messieurs,- que je vous ai d'obligation ! 

M. Du CROC. 

Madame, nous ne reviendrons plus ici; puis-qu'on 
n'y entend pas mieux la plaisanterie que cela. 
Mme. DELATASSE. 

Tant mieux, Messieurs, tant mieux. 



120 LE SOT 



SCENE X. 

MME DE LA TASSE, MLLE. CECILE. M. DU TROUILLET, M. 
DU PONT, LOUIS.. 

LOUIS, regardant a la porte. 

AH ! pardi, ils s'en vont grand train ; ils ne de- 
raandent pas leur reste. 

M. Du TROUILLET. 

Monsieur, je vous remercie bien. Vous voyez, 
Madame, que je ne suis ni un joueur, ni un fripon. 

Mme. DE LA TASSE. 
Non; mais vous etes un grand nigaud. 

M. Du TROUILLET. 

J'aurais ete bien fache de ne pas epouser Made moi- 
selle votre fille; car je la trouve bien jolie, et je I'aim- 
erai bien. 

Mme. DE LA TASSE. 

Oui; mais elle n'est pas pour vous; je ne veux pas 
que ma fille soit la femme d'un sot : vous pouvez 
vous en retourner a Poissy, dire cela a Monsieur votre 
pere, et lui faire bien mes complimens. 

M. Do TROUILLET. 
Pardi, j'ai fait la un beau voyage! 
Mme : DE LA TASSE. 
Vous le meritez. 

M. Du TROUILLET. 

Oui; mais comment ferai-je pour m'en aller? La 
charrette aux veaux sera peut-etre partie a present. 
Adieu done, Madame; adieu, Mademoiselle ; adieu 
Monsieur. 

Mme. DE LA TASSE. 
Adieu, adieu. 



ET LES FRIPONS. 



SCEJVE XI. 

MME. DE LA TASSE, MLLE. CECILE. M. DU PONT, LOUIS. 

Mme. DE LA TASSE, 

Pour cela, Monsieur, je vous remercie bien. Vous 
zn'avez empeche de donner ma fille a un fripon, a un 
sot, je n'oublierai jamais cela. 
M. Du PONT. 
Madame, si vous vouliez. . . . 

Mme. DE LA TASSE. 

Quoi? 

M. DU PONT. 

Vous feriez mon bonheur en me 1'accordant : nous 
nous aimons depuis long-terns. 

Mme. DE LA TASSE. 

II fallait done le dire plutot, et tout cela ne serai t 
peut-etre pas arrive. Voila done pourquoi vous etiez 
si triste, Cecile? 

Mile. CECILE. 
Oui, ma chere mere. 

Mme. DE LA TASSE. 

Ah 9a, je ne demande pas mieux; mais il faut sa- 
voir qui vous etes, Monsieur. 
M. Du PONT, 

Madame, je m'appelle Du Pont, et je suis le neveu 
de Monsieur de la Foret, que vous connaissiez. 

Mme. DE LA TASSE. 

Comment, que je connaissais? il etait mon com- 
pere. Je vous connais aussi; je vous ai vu tout petit, 
et vous etiez bien gentil. Aliens, aliens, raes enfans, 
entrons la-dedans, et nous arrangerons tout cela; je 
serai fort aise que vous soyez mon gendre. 

M. Du PONT. 

Eh bien, Mademoiselle? 
11 



122 LE SOT ET LES FRIPONS. 

Mile. CECILE. 
Ah! Monsieur Du Pont, que je suis contente! 

M. Du PONT, 

Je me flatte que vous le serez toujours, du moins 
je ferai tout ce que je pourrai pour cela. 



LE MARL 



PERSONNAGES. 

M. DE MONDOUX, Habit de velours now, boutonne, 
veste d'or, perruque a nceuds, epee et chapeau. 

MME. DE MONDOUX, mise avec pretention. 

LE VICOMTE DU SOLMARE. 

LA MARQUISE DE BELMIERE. 

LE CHEVALIER DE SAINT CLAIR. 

LA COMTESSE DE NERVILLE. 

LE BARON D'ORNBRUCK 

LE GRIS, Valet-de-Chambre de Madame de Mon- 
doux. Petit habit galonne, la vtsU de meme. 

La Sc&ne est chez Madame de Mondoux, dans ie Salon. 



LE MARI. 

MOT DU PROVE RBB. 

>|UI SK SENT MORVEUX, SE MOUCHE. 

SCEJVE I. 

LA MARQUISE, LA COMTESSE. 

LA MARQUISE. 

SAVEZ-VOUS bien, Comtesse, que si vous n'etiez pas 
arrivee, je m'en allais? 

LA COMTESSE. 

Pourquoi done cela ? Je vous avais dit que je soup- 
ais ici. 

LA MARQUISE. 

Surement; mais comment trouvez-vous cette petite 
impertinente de Madame de Mondoux, de nous prier 
a souper vous et moi, et de n'etre pas encore rentree ? 

LA OOMTESSE. 

Est-ce que vous prenez garde a* ce que fait cette 
espece-la? 

LA MARQUISE. 
Noo, vous avez raison, Marquise. 

LA COMTESSE. 

Moi, j'y viens, parce je VOUB y trouve., A propos, 
le Vicomte vient-il ici ce soir? 

LA MARQUISE. 

Oui. Et le Chevalier de Saint-Clair? 
11* 



12 LE MARI. 



LA COMTESSE. 

II viendra aussi; il doit amener le Baron d'Orn- 
bruck. 

LA MARQUISE. 

Le Baron? Je 1'aime tout-a-fait; il est etonne de 
tout ce qu'il voit en France; cela me divertit, on ne 
peut pas davantage. 

LA COMTESSE. 

Mais voyez done, si cette petite creature-la arriv- 
era! 

LA MARQUISE. 
Sou roari, ne parait pas non plus. 

Ll COMTESSE. 
Ah, lepauvre homrae! laissons en paix sa cendre. 

LA MARQUISE. 
Tant que vous voudrez ; car a peine le connais-je. 

LA COMTESSE. 
Moi, je le plains veritablement. 

LA MARQUISE. 
Vous le plaignez? 

LA COMTESSE. 

Oui, sa femme le rend le , plus malheureux d- 
monde; elle est nee avectres-peu de bien, et elle ne 
meritait pas d'avoir un homme comme celui-la. 

LA MARQUISE. 
Mais, n'est-ce pas une espece d'automate ? 

LA COMTESSE. 

Elle voudrait le faire croire, et je re suis pas sur- 
prise que vous le peusiez, d'apres ce que vous avez 
pu voir; mais c'est un homme doux, et qui souffretran- 
quilement ce que fort peu d'hommes endureraient, 
II faut que ce soit le fruit de ses reflexions et de son 
etude; car onm'a assure qu'il avait beaucoup d'esprit; 
mais qu'il aimait la paix. 

LA MARQUISE. 
En ce cas-la, je le plains d'avoir une pareille 



LE MARI. 127 



femme! Est-ce que vous ne trouvez pas qu'elle le 
traite avec un mepris, un dedain ? . . . . 

LA COMTESSE. 
Cela est revoltant, vous dis-je. 

LA MARQUISE. 
J'ai soupe ici trois fois, sans savoir qui c'etait. 

LA COMTESSE. 
Tout de bon? 

LA MARQUISE. 
Au vrai. 

LA COMTESSE. 

Vous etes delicieuse! et pourquoi ne le demandiez 
vous pas? 

LA MARQUISE. 
Je n'y ai jaraais peuse, seulement. 

LA COMTESSE. 
La voici pourtant. 



SCENE II. 

LA COMTESSE, LA MARQUISE, MME. DE MONDOUX. 
Mm*. DE MONDOUX. 

Mox Dieu, Mesdaraes, je vous demande bien par- 
don de rentrer si tard, il m'a ete absolument impos- 
sible de faire autrement ; et puis 1'heure m'a surpris. 
Je ne croyais pas qu'il fut neuf heures. 

LA MARQUISE. 

Madame votre mere, est-elle encore malade ? avez 
vous ete obligee de rester chez elle ? 

Mrae, DE MONDOUX. 

Non, Madame, elle va tres-bien, et vous avez bien 
de la bonte. 



128 "LE MARI. 



LA COMTESSE. 

Vous vous etes done trouvee dans un des embar- 
ras des spectacles ? cependant a. 1'heure qu'il est, il 
ne doit plus y en avoir. 

Mme. DE MONDOUX. 

Non, ce n'est pas cela: je SOTS de chez la Vi- 
comtesse de la Garance, qui garde sa chambre ; 
1'Abbe de Coursac est arrive, qui nous a fait des his- 
toires charmantes, jusqu'a present ; c'est inconceva- 
ble 1'esprit qu'il a ! 

LA MARQUISE, d la Comtttu. 
Comment trouvez-vous cela ? 

Mme. DE MONDOUX. 
J'aurais bien voulu pouvoir vous 1'amener a souper. 

LA COMTESSE. 
C'est un homme de mauvaise compagnie. 

Mme. DE MONDOUX. 
Point du tout, je vous assure. 
LA MARQUISE, 

Pour moi, je ne 1'ai jamais rencontre nulle part, et 
si quelqu'un s'avisait de me 1'amener, je ne le rece- 
vrais pas. 

Mme. DE MONDOUX. 

Mais je suis surprise que Madame de Roncelle et 
Madame de Bernille ne soient pas ici. 

LA COMTESSE. 

Elles auront su que vous etiez chez la Vicomtesse 
de la Garance, et elles ne se pressent pas. 

LA MARQUISE 

Peut-etre qu'elles attendent 1'Abbe de Coursac 
quelque part. 

Mme. DE MONDOUX. 

Bon!je suis bi-en etourdie! elles m'ont mande ce 
matin qu'elles allaient a Versailles. 

LA COMTESSE. 

Oui, voila comme on clit, pour se degager, quand 
on trouve mieux ailleurs. 



LE MARI. 129 



Mme. DE MONDOUX. 

Le Vicomte de Solmare et le Chevalier de Saint- 
Clair viendront s,urement. Nous avons aussi le 
Baron d'Ornbruck. Le connaissez-vous, Mesdames? 

LA MARQUISE. 
Un peu. 

Mme. DE MONDOUX. 
C'st un Alkmand, je crois. Ah, voila le Vicomte. 



SCENE III. 

LA COMTESSE, LA MARQUISE, MME. DE MONDOUX, 
LE VICOMTE, M. DE MONDOUX, LE GRIS. 

LE GRIS. 
MONSIEUR le Vicomte de Solmare. 

LE VICOMTE, d Monsieur de Mondoux. 

Monsieur, je vous assure que je ne passerai pas. 

M. DE MONDOUX. 

Monsieur, il m'est impossible. . . . 
Mme. DE MONDOUX, 

Aliens done Vicomte, est-ce que vous ne connais- 
sez pas Monsieur de Mondoux ? 

LE VICOMTE. 

Je vous demande pardon, Madame, et c'est pour 
cela. . . . 

Mme. DE MONDOUX. 

En verite, vous venez bien tard, Vicomte. (a Mon- 
sieur de Mondoux qui salue les Dames.} Eh-bien, Mon- 
sieur, aurez-vous bien-tot fini de tourmenter ces 
dames comme cela, avec vos reverences ? Vous les 
tenez debout ; allons, asseyez-vous. 



130 LE MARI. 



M. DE MONDOUX. 
Je veux rendre a ces dames. . . 

Mme. DE MONDOUX. 

Oui, c'est bien la de quoi elles s'embarassent. 
Monsieur le Vicomte, et le Chevalier ? 

LE VICOMTE. 

Je le croyais ici. Madame la Comtesse, vous etes 
sortie de bonne heure aujourd'hui, j'ai passe a votre 
porte a sept heures, vous veniez de partir. 

LA COMTESSE. 

II est vrai ; j'ai eu tout plein d'affaires, et puis je 
voulais voir le second acte de 1'Opera que je n'avais 
pas encore vu. A propos, Vicomte, connaissez-vous 
1'Abbe de Coursac ? 

LE VICOMTE. 

Fi-donc ! pouvez-vous prouoncer ce nom-la settle- 
ment ? 

Mme. DE MONDOUX. 

Monsieur le Vicomte, n'avez-vous paa soupe hier 
chez la Marechale ? 

LE VICOMTE. 
Pourquoi cela ? 

Mme. DE MONDOUX. 

C'est qu'elle m'avait dit qu'elle pourrait bien ve- 
nir me demander aujourd'hui a souper, et je voulais 
savoir si elle vous en aurait parle. 

LA MARQUISE, ironiqutment. 

La Marechale est a Versailles ; car il y a au- 
jourd'hui un grand souper chez 1'Ambassadeur. 

LE VICOMTE. 

Qu'est-ce que YOUS dites done, Madame ? elle y 
soupe. 

LA MARQUISE. 
Je le sais bien. 

LE VICOMTE. 
Eh-bien ; c'est a Paris. 



LE MARI. 



LA MARQUISE, 

Madame de Mondoux salt bien ce que je veux dire. 

Mme. DE MONDOUX. 

Oui, oui, elle est un peu comme cela, elle aime les 
fetes. 

LA COMTESSE, bos a la Marquise. 
Je veux parler a Monsieur de Mondoux. 

LA MARQUISE, baa d la Comteste et au Fieomte. 

Et moi aussi. Vicomte, parlez a Monsieur de Mon- 
doux pour desesperer sa femme. 

Mme. DE MONDOUX. 

Qu'est-ce que vous dites done, Mesdames ? 

LA COMTESSE. 

Vous le saurez, Madame. 

LA MARQUISE. 

Monsieur de Mondoux, vous avez sans doute vu la 
tragedie noavelle ? 

Mme, DE MONDOUX. 
Oui, Madame, il y va toujours. 

LA COMTESSE. 
Eh-bien, Monsieur, qu'en pensez-vous ? 

M. DE MONDOUX. 
Madame. . . . 

Mme. DE MONDOUX. 
C'est une piece qui me fait le plus grand plaisir. 

LA MARQUISE. 
Monsieur de Mondoux, en avez-vous etc content? 

M. DE MONDOUX. 
Je ne peu* pas 

Mme. DE MONDOUX. 

Non, il ne peut pas dire autrement. II faudrait 
qu'il fut de bien mauvais gout. 

LA COMTESSE. 
Moi, je ne la trouve point bonne du tout. 



132 IE MARI. 

Mme. DE MONDOUX. 

Madame, je peux me tromper, je pense tout autre- 
ment. 

LA MARQUISE. 

Mais sachons le sentiment de Monsieur de Mon- 
doux. J'ai eu 1'honneur de vous y voir, a la premiere 
representation, ecouter bien attentivement. 
M. DE MONDOUX. 

Madame, quand je vais au spectacle j'aime a le 
suivre. 

Mme. DE MONDOUX. 

La belle occupation ! et quand il revient, et que je 
lui demande qu'est-ce qui y etait, il n'en sait jamais 
rien. 

LA COMTESSE. 

Oui ; mais il s'amuse de ce que 1'on joue, cela vaut 
bien mieux. 

Mad. DE MONDOUX. 

Laissons cela, Mesdames. Irez-vous bientot a 
Champclos ? 

LA MARQUISE. 

Non, Madame. Monsieur de Mondoux, je veux 
absolument savoir ce que vous pensez de la piece. 
Mme. DE MONDOUX. 

II vous dira de belles choses la-dessus ! 

LA COMTESSE- 
Pourquoi non? 

LA MARQUISE. 
Dites-donc, Monsieur de Mondoux? 

Mme. DE MONDOUX. 
Allons, parlez, puisque ces dames le veulent. 

M. DE MONDOUX. 

Madame, je trouve 1'exposition embrouillee, le 
noeud mal fait, et le denouement, quoiqu'assez bon, 
prevu des le second acte, ce qui 6te tout 1'interet; d'- 
ailleurs il y a des vers boursoufles, qu'ou admire tou- 
jours, et c f est tout. 



LE MARI. 133 



LA MARQUISE. 

Savez-vous que voilalemeilleur jugement, que 1'on 
en ait encore porte. 

Mme. DE MONDOUX. 

Moi, je soutiendrai qu'elle est tres-bonne, car elle 
ra'a fait le plus grand plaisir. 

LA MARQUISE, au I'icomte, bas. 

Elle est desesperee. 

LE VICOMTE, bos a la Marquise. 
Cela est excellent ! 

LA COMTESSE. 

On avait trop vante cette piece-la, elle avait ete 
lue partout et applaudie outrageusement ! 

LA MARQUISE. 
Voila ce qui arrive toujours a ces ouvrages-la. 

Mme. DE MONDOUX. 
On la redonne pourtant demain. 

LE VICOMTE. 

Non, Madame, 1'auteur 1'a retiree. 

LA MARQUISE, bos a la Comtesst. 
Cherchons encore quelque chose pour faire parler 
son mari. 

LA COMTESSE, bos d la Marquise. 

Oui, oui, attendez que je pense. 

Mme. DE MONDOUX. 

Mesdames, vous avez peut-etre quelque chose a 
dire, et si monsieur de Mondoux vous gene. . . . 

LA MARQUISE. 
Non, Madame, assurement. 

Mme. DE MONDOUX. 

Monsieur de Mondoux, si vous alliez examiner dans 
votre cabinet ce memoire de ce matin. . . On vous 
avertira pour souper. 

LA COMTESSE. 
Non, Monsieur. 

12 



15 4 T-K MARI. 

LA MARQUISE. 
Nous ne le souffrirons pas. 

Mme. DE MONDOUX. 

Pourquoi. Allez done, Monsieur. 

LA COMTESSE. 
Si Monsieur sort, nous nous en allons. 

Mme. DE MONDOUX. 

Vous vous moquez de lui; pourquoi ces famous-la? 



SCENE III. 

MME. DE MONDOUX, LA COMTESSE, LA MAKQUfSE, 
LE CHEVALIER, LE BARON. LE VICOMTE, M. DE 
MONDOUX, LEGRIS. 

LE GRIS. 

MONSIEUR le Baron d'Ornbruck et Monsieur le 
Chevalier de Saint-Clair. 

LE CHEVALIER. 

Madame, vous voulez bien que j'aie Phonneur de 
vous presenter Monsieur le Baron d'Ornbruck? 

Mme. DE MONDOUX. 

Vous me faites le plus grand plaisir, et je serai 
charmee de faire connaissance avec Monsieur le 
Baron. 

LE BARON. 

Madame, je suis plusqu'oblig6 a Monsieur le Che- 
val, du grand satisfaction que j'ai aupres de vous. 

LA MARQUISE. 
Allons, Baron, finissez vos complimens et asseyez- 



LE MAR I. 13$ 

LE BARON. 

Je suis ete encore a votre Hotel hier, Madame la 
Marquise, mais je trouve point mm plus; je crois que 
c'est le mode en France de n'etre point dans sa 
logis. 

LE CHEVALIER. 

Ah, Baron, il faut que je vous presente a Monsieur 
de Mondoux. 

LE BARON. 
Qu'est-ce Monsieur de Mondoux ? 

LE CHEVALIER 

CJ'est le mari de Madame, que voila. 
M. DE MONDOUX. 

C'est moi, Monsieur le Chevalier, qui vous prierai 
-de me faire 1'honneur de me presenter a Monsieur le 
Baron. 

Mme. DE MONDOUX. 

Cela est bien necessaire. Monsieur le Baron, as- 
*eyez-vous done. 

LE BARON. 

Madame, il faut bien que je disc a Monsieur, que 
je suis charme de faire avec lui mon presentation. 

Mme. DE MONDOUX, 

Vous etes bien bon, Monsieur le Baron. Dites- 
moi, je vous prie, vous accoutumez-vous un peu ici? 

LE BARON. 

Madame, je suis pas encore bien tout-a-fait. Je 
auis toujours embarrasse dans le maison avec lea 
Dames. 

LA MARQUISE. 
Pourquoi done cela? 

LE BARON. 

J'ai ete plus que trois semaines, que je croyait 
qu'il n'y avait a Paris que des veuves. 

LA COMTESSE. 
Comment done ? 



136 U2 MARI. 

LE BARON. 

Parce que on soupe toujours chez le dame, et 
le mari il n'est point de parole poor lui dans le prie a 
souper. 

Mme, DE MONDOUX. 

Mais vons soupiez avec lui. 

LE BARON. 

Je devine pas, je prenais pour un pere, un frere, ou 
autrement. 

LA MARQUISE. 

II est vrai que cela peut paraitre, comme il le dit, a 
un etranger. 

LE BARON. 

Oh, je me trompe toujours, et puis je suis chez un 
veuve veritablement, et j'ai crois vois un mari; je ap- 
pelle de meme comme le dame, et cela il fache le 
dame; c'est un tiable d'embarras. 
LE CHEVALIER. 

Cela lui est arrive, il y a deux jours, dans une roai- 
son ou il soupait. 

LA COMTESSE. 
Quoi, tout de bon? 

LE BARON. 

Moi, je savais pas; j'ai dit ce Monsieur, il a Pair du 
niaitre ici, pour mon excuse, et cela il 1'a plus fache 
encore, je comprends pas pourquoi. 

LA MARQUISE. 
Ah, il est charraant! 

LA COMTESSE. 

Et chez qui cela lui est-il arrive ? 
LE CHEVALIER. 

Chez Madame De 1'Ormaux. 

Mad. DE MONDOUX. 

Ah, je n'en suis pas fachee ; c'est une espece de 
prude, qui trouve toujours du mal a tout ce qu'on 
fait. 



LE MARL 137 

LE CHEVALIER. 

Elle n'a pas soupe a peiue; elle etait dans un em- 
barras, dans une colere secrette . . . 

LA MARQUISE. 
Cela devait etre delicieux! 

LE CHEVALIER. 

Aussi, j'airae bien a souper avec le Baron, a cause 
de tout cela. 

LA COMTESSE. 

II le mene tous les jours dans de nouvelles maisons, 
et je suis sure que ce n'est pas pour autre chose. 

LE CHEVALIER. 
Ah, pour lui faire connaitre aussi ce pays-ci. 

LE BARON, 
Je suis fort oblige, Monsieur le Cheval. 

LE CHEVALIER. 

C'est avant hier qu'il m'a bien rejoui par son eton- 
neraent. 

LA MARQUISE. 
Contez-nous done cela. 

Mme. DE MONDOUX. 
Ah, je vous en prie, Monsieur le Chevalier. 

LE CHEVALIER, 
Madame, si vous priez, je n'hesiterai pas, 

LA COMTESSE. 
Dites done ? 

LE CHEVALIER. 

Nous etions engages tous les deux chez Madame 
De la Persiere; vous savez que quoiqu'elle soit toute 
des plus roturieres, elle n'aime que les gens de 

3ualite, qu'elle ne veut voir qu'eux, et que les gens 
e son espece n'ont presque nulle liaison avec elle ? 

LA MARQUISE. 
Oui, c'est-la sa manie. 

12* 



138 LE MARI. 



LA COMTESSE. 
C'est une sotte creature ! 

LA MARQUISE. 
Son mari est un bon-homnie. 

LA COMTESSE. 
Fort plat. 

LE CHEVALIER. 

Entierement nul dans la maison, et s'il y a une femme 
qui ait envie d'etre veuve, c'est surement celle-la 
Elle avait rassemble ce jour-la, comme on dit, et la 
Cour et la Ville, et veritablement, il y avait chez elle 
la raeilleure compagnie. 

LA MARQUISE. 
Le Due y 6tait-il? 

LE CHEVALIER. 

Le Due, la Marechale, je ne saurais vous dire qui 
n'y etait pas, son mari se tenait humblement dans un 
coin. . . . 

LA COMTESSE. 
Cela devient interessant. 

LE CHEVALIER. 

Elle etait humiliee de le voirla, elle lui faisait des 
yeux pour 1'engager a sortir. II s'oppiniatrait 2i ne 
rien entendre; enfin, lorsqu'on se mit a table, elle fit 
si bien, qu'il n'eut pas de place, et elle 1'envoya sou- 
per avec k Precepteur de son fils. 

M. DE MONDOUX. 
Qu'entends-je? 

LA MARQUISE, 
II y alia? 

LE CHEVALIER. 
Surement. 

Mme, DE MONDOUX. 

Que vouliez-vous qu'il fit? Monsieur de Moodoux, 
Toyez done pourquoi nous ne soupons pas. 



LE MARI. 139 



M. DE MONDOUX. 

Vous allez le savoir Madame, (a part) C'en est 
trop. (// sonne etparle a Voreille de Legris). Vous eu- 
tendez, qu'on ne perde pas un instant. 

LE GRIS. 
Oai, Monsieur* 

Mme. DE MONDOUX. 
Je ris de 1'etonnement du Baron. 

LE CHEVALIER. 
Oh, ila eteconfondu! 

LE BARON. 

Mais je comprends pas bien encore pourquoi. 
C'est un histoire qui ne serait point venu chez nous, 
je jure verrtablement. 

LA MARQUISE. 
Vous verrez bien autre chose ici. 

LE BARON. 
Et cela il fait rire le monde a Paris ? 

LE CHEVALIER. 
Et pourquoi pas? 

LE BARON. 

Vous etes une nation, il n'y a point corome cela 
dans les autres pays, et si j'ai vu beaucoup daus les 
voyages. 

LA COMTESSE. 

Mais dites done, Chevalier; Monsieur de la Per- 
siere avait-il Pair fache,du moins? 

LE CHEVALIER. 

Ma foi, nous n'y avons pas pris garde, nous n'a- 
vocs ete occupes que de nous regarder et de rire. 

LA MARQUISE. 
Ah, je le erois! et qu'a dit le Dae? 

LE CHEVALIER. 

Oh, il est excellent a entendre la-dessus, la maniere 
dont il conte cette histoire, est a faire mourir de rire ! 



I4 LE MARL 



LA COMTESSE. 

Moi, je la trouve tres-plaisante, ne trouvez-vous 
pas, Madame de Mondoux? 

Mme. DE MONDOUX. 
Oui, Madame, elle est tres-bonne. 

LE GRIS, 6 M. de Mondoux, 
Monsieur, tout est pret. 

M. DE MONDOUX. 
Cela est bon. 

Mme. DE MONDOUX. 
C'est le souper, va-t'en servir. 

M. DE MONDOUX. d Mme. de Mondoux. 
Madame, si vous voulez me dormer main. . . . 

Mme. DE MONDOUX. 
Mais vous extravaguez! c'est a ces dames. 

M. DE MONDOUX. 

Non, Madame, je n'extravague point; vous n'aurai 
pas 1'honneur de souper avec elles, et moi, je n'irai 
point souper avec le Precepteur de mon fils. 

Mme. DE MONDOUX. 
Qu'est ce que cela veut dire ? 

M. DE MONDOUX. 
Que nous souperons ensemble a Bondy. 

Mme. DE MONDOUX. 

A Bondy ? 

M. DE MONDOUX. 

Oui, Madame, a la premiere poste sur le chemin 
de ma terre de Champagne, ou nous allons tous 
les deux, jusqu'a ce que vous ayez fait des reflexions 
plus mures. L'histoire qu'on vient de conter, m'a 
determine a ce parti, qui est le seul a prendre pour 
vous et pour moi. 

Mme. DE MONDOUX. 
Mais, Mesdames, souffrirez-vous?... 

M. DE MONDOUX. 
Ces dames n'ont rien a dire a cela. Vous voyez 



LE MART. 



que les gens du meilleur ton blament toute femme, 
qui ne tieut pas toute sa consideration d'un mari rai- 
sonnable, ainsi il n'y a pas a. hesiter.... 
Mme. DE MONDOUX. 

Monsieur je vous promets. ^-,-Jo 
M. DE MONDOUX. 

Je ri'ecoute rien. Mesdames, Messieurs, je vous 
dois le trait de lumiere qui vient de m'eclairer; j'aime 
la paix, mais je ne veux point etre avili aux yeux du 
monde, et encore moins aux miens. Soupez ici, si 
cela vous con vient: je n'ose vous en prier, puisqne je 
ne pourrai pas vous y faire les honneurs, et plaignez- 
moi du moins, d'avoir ete oblige d'en venir a cette 
extrenrite. (11 emmlne sa femme.) 



SCEJVE V. 

LA MARQUISE, LA COMTESSE, LE VICOMTE, LE CHEVAL- 
IER, LE BARON. 

LE CHEVALIER. 

EH-BIEN, que dites-vous de cela, Mesdames : n'est- 
ce pas une aventure delicieuse ? 
LA MARQUISE. 
Je vous avoue que je ne m'y attendais pas. 

LA COMTESSE. 
Moi, je plains cette malheureuse femme. 

LE VICOMTE. 

Mais je vous ai entendue dire cent fois, qu'elle me- 
ritait que son mari ne souffrit pas toutes ses imperti- 
nences. 

LA COMTESSE. 

II est vrai je le plaignais, mais c'est elle que je 
plains a present. 



142 LE MAKI. 



LE CHEVALIER. 
Regarckz, done, 1'air etonne du Baron. 

LE BARON. 

Mais c'est que je ne comprends pas bien ; cc Mon- 
sieur, sans se facher, s'en va avec sa femme, et la sou- 
per pourquoi on nous a prie, il dit mange-vous, je 
ii'ai jamais plus vu encore. 

LA COMTESSE. 
U t vrai que cela n'est pas commun. 

LE CHEVALIER. 
II fatit pourtant prendre un parti sur le souper. 

LA MARQUISE. 

Eh-bien, venez tous chez moi, vous souperez un 
peu tard ; mais nous n'avons que cette ressource-la. 

LA COMTESSE. 
Elle n'est pas mauvaise, Madame. 

LE VICOMTE. 
Allons, aliens, Mesdames, ne perdons pas de terns. 

LA MARQUISE. 
Nous jouerons ; n'est-ce pas, Baron ? 

LE BARON. 

Tout corame Madjaroe, il voudra, je fais. (11* t'en 



'I . fiOir,?i,niJ .M sfc tftfft r' 

L'ANE 



LE POTAGER. 

H I/: : - 



PE R S O N N AGES. 

M. GOURCHON, Procureur. En robe-de-chambre, 

avec une perruque. 
Mile. ADELAIDE, fille de M. Gourchon. Petite robe, 

petit bonnet, et un tablier vert. 
M. BROUTE, vieux Medecin. Habit, et veste brune 

a boutons d'or, vieille grande perruque et canne. 
SAINT-ANDRE', Laquais de M. Gourchon. Veste 

grie et redingotte, petite perruque courte. 
DAME GERMAINE, Gouvernante de M. Broute. 

En Cui&inidre, avec un tablier blanc. 

La Scene esl a la Campagne, chez M. Gourchon dans 
une Salle-basse. 



L'ANE 

DAN S 

LE POTAGER. 



MOT DU PROVE RBE. 

It, FA.UT QU'UNE PORTE S01T OUVERTE OU FERME' 



SCENE I. 

M. GOURCHON, MLLE. ADELAIDE, SAINT-ANDRE'. 
M. GOURCHON, en eoWre. 

Ces animaux-la ne prennent garde a rien. 

SAINT-ANDRE'. 
Mais Monsieur 

M. GOURCHON, en colere. 

Je ne parle pas a, vous ; cependant vous aariez pu 
le voir comme moi. 

Mile. ADELAIDE. 
Papa, qu'est-ce qui vous fache done si f^rt? 

M. GOURCHON. 
Vous n'etes jamais ici non plus, vous. 

Mile. ADELAIDE. 

Mais ne m'avez-vous pas permis d'aller chez Ma- 
dame le Roux? 

M. GOURCHON. 
Oui, et j'ai eu tort. 
13 



146 L'ANE 

Mile. ADELAIDE. 

Parce que c'est son jour d'assembleeaujourd'hui?... 

M. GOURCHON. 

Oui, d'assemblee! II faut faire ses affaires pre- 
mierement, etpuis 1'on s'amuse apres; ce n'est pas en 
allant chez )es autres, que 1'on salt ce qui se passe 
chez soi. 

Mile. ADELAIDE. 
Qu'est-il done arrive? 

M. GOURCHON- 

Le jardinier et son fils etaient dans le jardin a ce 
qu'ils disent. . . . 

SAINT-ANDRE'. 
Oui, Monsieur, ils y etaient. 

M. GOURCHON. 
Us y etaient, ils y etaient, etils ne le voyaient pas! 

Mile. ADELAIDE. 
Mais quoi? 

M. GOURCHON. 

Je vais vous le dire. J'etais a ecrire dans le 
petit cabinet ici a cote, tout d'un coup je ne vois plus 
clair; je crois que le terns se couvre, ou bien qu'il y 
a un eclipse, je leve la tete, et je vois un ane tout 
centre ma fenetre qui in'ote le jour, et qui mange les 
choux de mon jardin. 

Mile. ADELAIDE. 
Un ane ! Et par ou est-il entre ? 

M. GOURCHON. 

Us n'eu savent rien, a ce qu'ils disent. Je les ap- 
pelle tous les deux, Robert, Pierrot, ils ne repondent 
pas le mot, et Pane mange toujours mes choux d'au- 
tant. 

SAINT-ANDRE'. 

En verite, Monsieur, ils] n'entendaient pas : car 
j'etais avec eux. 



DANS LE POT AGE R. 



M. GOURCHON. 

Si vous aviez ete ici, je n'aurais pas ete oblige de 
crier si long-terns. 

Mile. ADELAIDE, 
Eh bien, 1'ane est-ilsorti? 

M. GOURCHON. 

Non, ils n'ont jamais pu 1'attraper. 

SAINT-ANDRE'. 

Mais Monsieur, il n'a point de licou, on ne sait par 
ou le prendre, et il rue comrae un diable. 

Mile. ADELAIDE. 

Comment fera-t-on? 

M. GOURCHON. 

Je leur ai di d'ouvrir la porte qui donne sur le che- 
mm et de le chasser par la. 

Mile. ADELAIDE. 

Eh bien, il sortira. 

M. GOURCHON. 



SAINT-ANDRE', 

J y vais. 



SCEJVE II. 

M. GOURCHON, MLLE. ADELAIDE. 

M. GOURCHON, 

CE Robert et sou garon, sont plus betes! 
Mile. ADELAIDE. 

Vous etiez pourtant bien content d'eux ce matin. 



J 48 L'ANE 

M. GOURCHON. 
Oh, ce matin, ce matin. . . . 

Mile. ADELAIDE. 
Oui, vous disiez que votre jardin etait bien tenu. 

M. GOURCHON. 

Oui, il est joli a present qu'ils ont fait galoper cet 
ane par-tout. 

Mile. ADELAIDE. 

Ne disiez-vous pas a Monsieur des Barres que 
vous n'aviez jamais eu un si bon jardinier ? 

M. GOURCHON. 

J'avais raison ce matin, et j'ai encore plus raison ce 
soir. 

Mile. ADELAIDE. 
D'ailleurs, ils repareront tout. 

M. GOURCHON. 
Et mes choux manges.? 

Mile. ADELAIDE. 

Ce n'est pas grand'ehose. 

M. GOUCHON. 

Et si cet ane va casser mes arbres-fruitiers, et mes 
treillages ? 



SCEJVE IIL 

M. GOURCHON, MLLE. ADELAIDE, SAINT- ANDRE'. 
SAINT- ANDRE', apportant de la Ivmiere. 

MONSIEUR, il y a un Monsieur qui demande a vous 
parler. 

M. GOURCHON. 
Quiest-ce? 

SAINT-ANDRE'. 
II dit qu'il est de vos bons amis. 

M. GOURCHON. 
Je demande son nom? 



DANS LE POT ACER. 149 



SAINT-ANDRE'. 

C'est Monsieur le Medecin Broute. 

M. GOURCHON. 
Qu'est-ce qu'il me veut? 

SAINT-ANDRE'. 
Je n'en sais rien. 

Mile. ADELAIDE. 
Papa, vous le connaissez done? 

M. GOURCHON. 
Point du tout, comme cela. 

SAINT-ANDRE'. 

Le ferai-je entrer? 

M. GOURCHON, 
Dites-lui que je n'ai pas le terns. 

SAINT-ANDRE'. 
II a quelque chose de consequence a vous dire. 

M. GOURCHON. 
Oui, de consequence? Allons done, qu'il entre. 

SAINT-ANDRE'. 
Monsieur, donnez-vous la peine d'entrer. 



SCENE IV. 

M.GOURCHON, Ml,LE.ADELAIDE,M. BROUTE,SAINT-ANDRE ? . 

M. BROUTE. 
BON jour, mon cher ami Gourchon. 

M= GOURCHON. 
Allons, Monsieur le Docteur, asseyez-vous. 

M. BROUTE. 

Non, mon cher ami, il faut que je vous embrasse 
avant. (// F embrasse et s'assied.) 
13* 



150 L'ANE 

M. GOURCHON. 
Qu'est-ce qu'il y a? 

M. BROUTE. 
Aliens doucement, aliens doueement. 

M, GOURCHON. 
O ui, mais j'ai affaire, moi. 

M. BROUTE. 

Aliens doucement, vous dis-je. Vous connaissiez 
Monsieur du Mortier? 

M. GOURCHON, 
L'Apothicaire d'ici? 

M. BROUTE. 
C'est cela meme. 

M GOURCHON. 
Eh-bien, que voulez-vous que j'y fasse? 

M. BROUTE. 

II est mort aujourd'hui. . . Oui, aujourd'hui ; cette 
apres-dinee. . . je crois que c'est ce matin. . . . non, 
c'est ce soir; c'est egal. 

M. GOURCHON. 
Apres, apres? 

M. BROUTE. 

Allons doucement, allons doucement. II est done 
mort. Oui, il est mort d'un coup de sang. 

M, GOURCHON. 
Finissez done. 

M. BROUTE. 

Allons doucement, allons doucement. II a ete 
malade trois jours. 

Mile. ADELAIDE. 
Saint-Andre, etl'ane! 

M. BROUTE, 

Mademoiselle, ce n'est pas a vous que je parle. 
Mile. ADELAIDE. 

Je le sais bien Monsieur, 



BANS I/E POT ACER. 15! 



M. GOURCHON. 
Reponds-donc, toi, quand on te demanded 

SAINT-ANDRE'. 

11 n'est pas encore sorti, Monsieur. 

M. GOURCHON. 
Les betes! 

M. B ROUTE. 
Ecoutez-moi done, mon cher ami. 

M GOURCHON. 
Oui, votre cher ami, vous ne dites rien . 

M. BROUTE. 

Allons, doucement, aliens doucement II est done 
mort d'un coup de sang. II a ete malade trois jours. 

M. GOURCHON. 
Cela ne fait rien, il est mort. Tout est dit. 

M. BROUTE. 

Oui, il est mort; mais tout n'esi pas dit ; allons 
doucement, allons doucement. 

M. GOURCHON. 

Doucement tant que vous voudrez; mais vous fer- 
riez bien de vous aller coucher, vous me diriez le 
reste demain. 

M. BROUTE. 

M'aller coucher, mon cher ami, je ne vous recen- 
nais pas la. 

Mile. ADELAIDE. 
Papa, ecout.ez-le. 

M. GOURCHON. 
Oui, mais il ne dit rien. 

M. BROUTE. 

Allons doucement, allons doucement; ecoutez-moi. 

M. GOURCHON. 

Mais je vous ecoute depuis une heure, vous dites 
toujours la meme chose, 

M. BROUTE, 

Non, non. Allons doucement, allons doucement.^ 



152 L'ANE 

II est done mort. Us ne se sont pas adresses a moi, 
ainsi ce n'est pas ma faute. 

M. GOURCHON. 
Oui, je crois que vous auriez fait de belle besogne. 

M. BROUTE. 
Ecoutez-moi, vous ne savez pas tout. 

M. GOURCHON. 
Je ne vous empeche pas de le dire. 

M. BROUTE. 

Allons doucement, aliens doucement. J'etaischez 
moi bien tranquillement. ...... 

M. GOURCHON, 
Jele crois. 

M. BROUTE. 

Quand on m'est venu dire qu'il etait malade. 
M. GOURCHON. 

II fallait done aller le voir. 

M. BROUTE. 

Allons doucement, allons doucement. J'y ai ete 
aussi. 

M. GOURCHQN. 
II fallait done 1'empecher de mourir. 

M. BROUTE. 

Allons doucement, allons doucement. Cela etait 
impossible. 

M. GOURCHON. 
Pourquoi? vous etes done un ignorant? 

M. BROUTE. 

Non, ce n'est pas cela; allons doucement, allons 
doucement ; c'est qu'il etait mort. 
M. GOURCHON. 
Ah, vous avez raison. Voila tout : a demain. 

M. BROUTE. 

Non, ce n'est pas tout : allons doucement, allons 
doucement. Je vous ai dit qu'il etait mort. 



DANS LE POTAGER. 153 

M. GOURCHON. 

Eh, oui, plus de cent fois. Cela ne jfinira point. 
(d Saint- Andre.} N'est-il venu personne avec lui? 

SAINT-ANDRE'. 

Pardonnez-moi, Monsieur, Dame Germaine, sa 
gouvernante est la. 

M. GOURCHON. 

Faites-la entrer, nous saurons peut-etre ce qu'il me 
veut. (Saint-Andre sort.} 



SCENE V. 

M. GOURCHON, M. BROUTE, Mile. ADELAIDE. 

M. BROUTE. 

JE vais vous le dire. Aliens doucement, allons 
doucement. 

M. GOURCHON. 
Oui, et avec tout cela nous ne finissons rien. 

M. BROUTE. 
Mais ecoutez-moi. 

M. GOURCHON. 

Oui, pour me dire toujours, allons doucement, allons 
doucement. Vous croyez, peut-etre que j'ai du temps 
a perdre comme cela. 

M. BROUTE. 
Allons doucement, allons doucement. 



154 L'ANE 



SCEJVE VI. 

M. GOURCHON, Mile. ADELAIDE, DAME GERMAINE, 
M. BROUTE, SAINT-ANDRE'. 

Mile. ADELAIDE. 
VOILA Dame Germalne, papa. 

DAME GERMAINE. 

Monsieur je vous salue: Mademoiselle, je suis bien 
votre servante. 

Mile. ADELAIDE. 
Bonsoir Dame Germaine, bonsoir. 

M. GOURCHON. 

Dites-moi, Dame Germaine, savez-vous ce que vo- 
tre maitre me veut? 

DAME GERMAINE. 
Oui, Monsieur ; est-ce qu'il ne vous 1'a pas dit ? 

M. GOURCHQN. 
Non. 

M. BROUTE. 
Allons doucement, aliens doucement. 

M. GOURCHON. 
Yoila tout ce qu'il nous a dit. 

DAME GERMAINE. 

C'est que nous venons de chez Monsieur du Mor- 
tier, qui etaitmort. 

M. BROUTH 
Je 1'ai dit : aliens doucement, aliens doucement. 

DAME GERMAINE. 

Et en revenant le long du mur de votre potager, 
nous avons trouve. . . . 

M. GOURCHON. 
Un ane? 



DANS LE POTAGER. 155 

DAME GERMAINE. 

Non, il n'y avait point d'ane, nous avons trouve la 
porte du jardin ouverte. 

M. BROUTE. 

Oui, c'est vrai, cela : allons doucement, allons 
doucement. 

M. GOURCHON. 
Apres? 

DAME GERMAINE. 
Monsieur, m'a dit de tirer la porte. 

M. GOURCHON- 
Pourquoi faire? 

M. BROUTE. 

Pour la fermer. 

M. GOURCHON, en eolere. 
Et je voulais qu'elle fut ouverte. 

DAME GERMAINE. 
Je 1'ai dit aussi a Monsieur. 

M. BROUTE. 
Allons doucement, allons doucement. 

M. GOURCHON. en eolere. 

Je ne m'etonne pas si 1'ane reste toujours dans 
mon jardin. 

DAME GERMAINE. 

Comme il n'y avait qu'un loquet, il a voulu venir 
ici pour vous avertir de mettre le verrou en dedans. 

M. GOURCHON, en eolere. 
Oui, il a fait la une belle affaire. 

M. BROUTE. 
Allons doucement, allons doucement. 

M. GOURCHON, en eolere. 

Que le Diable vous emporte avec votre allons 
doucement. Saint-Andre, allons, avertis les jardin- 
iers de rouvrir la porte. 



156 L'ANE DANS LE POTAGER. 

M. BROUTE. 
Adieu, raon cher ami. 

M. GOURCHON, en colere. 

La peste soit de 1'homme! 

M, BROUTE. 
Embrassez-moi done? 

M. GOURCHON, en colere. 

Une autre fois, un autre fois 5 voila mon jardin 
tout abime! Adelaide, venez avec mot, et prenez la 
lumiere. (// sort.) 

M. BROUTE. 
Adieu, adieu done. 

DAME GERMAWE. 

II ne vous ecoute pas tant y seulement: aliens, venez, 
venez. (Us s'en vont.) 

M. BROUTE. 
Allons doucement, aliens doucement. 






L'E T R A M G E R. 



PERSON IT AGES. 

I 
M. TROTBERG, Banquier Allemand. Habit vert, a 

brandebourgs d'or, boutonne,perruque a n&uds, chap- 

eau et epee haute, avec cravatc. 
M. DUBREUIL, Banquier Francis. Habit de 

velours de Printems de plusieurs couleurs, perruque 

d ncRuds. A la seconde scene, canne et epee. 
M. DUBREUIL, son Fils. En habit de campagne, el 

r.ouleau-dc-chasse . 
LA PIERRE, Laquais de M. du Breuil. Habit gris- 

de-fer, petit galon de livree- 

L* Scene est chez M Du Breuil, dans une chambre-a- 
coucher. 



LETRANGER 



MOT DU PROVERBE. 

C'ETKNTZ KST AU DISBCR. 

SCEJVE I. 

M. TROTBERG, M. DUBREUIL, Pere. 

M. DUBREUIL, Pere. 
MONSIEUR, voila votre appartement. 

M. TROTBERG. 
Appartement? 

M. DUBREUIL, Pere. 
Oui, votre logement. 

M. TROTBERG. 

Ah, logement, c'est appartement ; je comprends 
fort bon. II est fort joli. 

M. DUBREUIL, Pere. 

Monsieur, je voudrais que vous vous trouvassiez 
bien chez moi, je vous ai tant d'obligation d'avoir 
bien voulu recevoir mon fils a Nuremburg, que je ne 
puis assez vous en marquer ma reconnaissance. 

M. TROTBERG, fcrivant sur des Utilities. 

Monsieur, vous dites logement ; c'est appartement? 
M. DUBREUIL, Pere. 

Oui, Monsieur. 



ICQ L'ETRANGER. 

M. TROTBERG. 

C'est que j'ecris a mesure que je entend pour gar- 
der dans le memoire, 

M , DUBREUIL, Pere. 

C'est une tres-bonne fa<jon d'apprendre le Fran- 

cais. 

M, TROTBERG. 

Oui, c'est comme cela que on apprend meilleur, et 
j ai commands de meme a Monsieur votre fils dans sa 
voyage d'Allemagne. 

M. DUBREUIL, Pere. 

C'est un bon avis que vous lui avez donne. 
M. TROTBERG. 

Avis ? 

M: DUBREUIL, Pere. 
Oui, Mousieur. 

M. TROTBERG. 
Je n'ai rien donne qui soit avis. 

M. DUBREUIL, Pere. 

Je vous demande pardon ; avis, c'est conseil, aver- 
tissement. 

M. TROTBERG. 

Ah, permettez que j'ecrive avertissement, conseil. 
c'est avis. (11 e'en/.) 

M. DUBREUIL, Pere. 

Oui, Monsieur. 

M. TROTBERG. 

Tiaple, je croyais a Nuremberg savoir bien la lan- 
gue du Fran^ais, je vois a present que c'est bien au- 
trement encore que je disais. 

M. DUBREUIL, Pere. 

Vous parlez bien cependant. 

M. TROTBURG. 

Ah, comme cela, pas trop autrement, et je suis im- 
patientement que Monsieur votre fils, il soit ici, pour 
me expliquer mieux. 

M. DUBREUIL, Pere. 

II arrivera bientot, il n'est qu'a trois lieues d'ici; 



L'ETRANAGER. 161 



il salt que vous devez venir, et je 1'ai envoye querir. 

M, TROTBERG. 
Querir? Est-ce courir ? 

M- DUBREUIL, Pens. 
Non, querir, c'est chercher? 

M. TROTBERG. 

Chercher, c'est querir? il faut que je ecrive aussi 
querir, chercher, querir. (// ecrif) 

M. DUPREUIL, Pere. 

Monsieur, je vous prie de vous regarder ici comme 
le maitre de la maison; ordonnez, et 1'on vous donnera 
tout ce que vous voudrez. 

M. TROTBERG. 

A moi? 

M. DUBREUIL, Tere. 
A VOUS. 

M. TROTBERG, 
Pour mon besoin ? 

M. DUBREUIL, Pere. 
Tout ce qui vous sera necessaire. 

M. TROTBF.RG. 
Necessaire, cela veut dire?. . . 

M. DUBREUIL, Pere. 
Besoin. 

M. TROTBERG. 

Tiaple, vous avez toujours deux mots pour un, je 
comprends pas cela, vous dites besoin ; c'est neces- 
saire? 

M. DUBREUIL, Pere, 
Oui, necessaire. 

M. TROTBERG. 
Je ecris aussi. 

M. DUBREUIL, Pere 
C'est tres-bien fait. 
14* 



162 L'ETRANGER. 



M. TROTBERG. 

Allons, je ne veux parler que francais quand je reste 
dans cette pays, meme quand je suis avec moi tout 
seul, cela il me apprendra. 

M. DUBREUIL, Pere. 
C'est un bon moyen? 

M. TROTBERG. 
Unbonmoyen? 

M. DUBREUIL, Pere. 
Oui, une methode tres bonne. 

M. TROTBERG. 
Encore moyen; c'est methode. 

M; DUBREUIL, Pere. 

Oui, dans ce cas-la; mais il vaut mieux dire me- 
thode. 

M. TROTBERG. 

Je ecris done methode, puisqu'il est le meilleur. 

M. DUBREUIL, Pere 
Oui, oui, raettez methode. 

M. TROTBERG. 
Je suis fort oblige, je demande bien pardon. 

M. DUBREUIL, Pere. 
Vous vous moquez de moi. 

M. TROTBERG. 

Moi non, je ne moque pas de vous ; moquer, c'est 
comme rire, n'est-ce pas ? 

M. DUBREUIL, Pere. 

Oui. 

M. TROTBERG. 

Oui? j'ai ecrit deja plusieurs fois, et vous voyez 
bien que je ne ris pas. 



L'ETRANGER. 163 



SCENE II. 

M. DUBREUIL, M.TROTBERG. LA PIERRE. 

LA PIERRE. 

MONSIEUR, il y a un Monsieur dans votre cabinet, 
qui vous attend. 

M. DUBREUIL, Pere. 
C'est bon; je vais y aller. 

M. TROTBERG. 

C'est un affaire peut-etre; il faut aller, marcher. Je 
suis fort bon ici. 

M. DUBREUIL, Pere. 

Voila du papier, de 1'encre; je reviendrai vous ten- 
ir campaguie bientot. 

M TROTBERG. 
Je suis ici avec ma portefeuille, je lis tout cela. 

M. riUBREUIL.Pere. 

Si vous avez besoin de quelque chose, appellez 
La Pierre. 

M. TROIBERG. 

Besoin, c'est necessaire, je me souviens. Et La 
Pierre ? 

M. DUBREUIL, Pere. 

C'est cet homme-la. 

M.TROTBERG. 
Get homme-la, on 1'appelle une pierre ? 

M. DUBREUIL, Pere. 
Oui; c'est son nom. 

M. TROTBERG. 

Je entend bien; c'est comme nous disons un arbre 
de noix, arbre d'olive. 

M. DUBREUIL, Pere. 
Oui, du noyer, olivier. 



164 L'ETRANGER. 



M. TROTBERG. 

Du noyer, noix; olivier, olive. Je ecris: permettez, 
(// ecrit.) Je finis. 

M. DUBREUIL, Pere. 

Vous aurez tout ce que vous voudrez. Si vous 
voulez envoyer quelque part, dites ou. 

M. TROTBERG. 
Ou? (II ecrit.) 

M. DUBREUIL, Pere. 
Oui. Si vous voulez manger, dites quoi. 

M. TROTBERG. 
Quoi? (II ecrit.) 

M. DUBREUIL, Pere. 
Oui. Si vous voulez boire, dites-le. 

M. TROTBERG. 
Le? (II ecrit.) 

M. DUBREUIL, Pere. 
Si vous voulez sortir, dites quand. 

M. TROTBERG. 
Quand? (lUcrit.) 

M. DUBREUIL, Pere. 
Oui. 

M. TROTBERG. 
C'est pour sortir? fort bon. 

M. DUBREUIL, Pere. 

Si vous voulez vous coucher, dites 1'heure. 

M. TROTBERG. 
Pour coucher? 

M. DUBREUIL, Pere. 

Pour lever, de meme. 

M. TROTBERG. 

C'est fort singulier. Voila un pour deux a present. 
(// ecrit.) 



L'ETRANGER. 165 

,M. DUBREUIL, Pere. 

J'espere que mon fils va arriver, et il vous tiendra 
campagnie. 

M. TROTBERG. 

Oh, j'ai pas besoin, j'ai ici ma occupation. 
M. DUBREUIL, Pere. 

La Pierre va rester dans votre antichambre. Tu 
entends bien, La Pierre ? 

LA PIEBRE. 
Oui, Monsieur. 

M. DUBREUIL, Pere. 

Et tu feras ce que Monsieur te dira. 

LA PIERRE. 
Ouij oui, Monsieur. 

M. DUBREUIL, Pere, 

Ah ^a, Monsieur, je TOUS laisse, je suis Men votre 
serviteur.; 

M. TROTBERG. 

Serviteur, Monsieur, serviteur. 



SCEJVE III. 

M. TROTBERG, revant. 

JE vous laisse? Laisse? Je comprends pas laisse. 
Pourquoi j'ai pas demande ? Laisse ? laisse ? II faut 
que je sache a ee moment pour ecrire. La Pierre ? 



166 L'JGTRANGER. 



SCENE IV. 

M. TROTBERG, LA PIERRE. 
LA PIERRE, dt laporte. 

MONSIEUR. 

M. TROTBERG. 
Entre ici. 

LA PIERRE. 
Me voila, Monsieur. 

M. TROTBERG, 
Qu'est-ce que c'est que laisse il veut dire? 

LA PIERRE. 

Laisse? 



Oui, laisse? 

LA PIERRE. 
Laisse ? je ne sais pas, Monsieur. 

M. TROTBERG. 
Monsieur Dubreuil, il a dit, laisse. 

LA PIERRE. 

Laisse? Ah, Monsieur, c'est a votre chapeau. 

M. TROTBERG. 
A mon chapeau, laisse ? 

LA PIERRE. 

Oui, Monsieur, je vais vous montrer. (II prend k 
chapeau de M. Trotberg.) Tenez, voila ce que c'est 
qu'une laisse. 

M. TROTBERG. 
Ccla il est une laisse. 

LA PIERRE. 
Oui, Monsieur. 



L'ETRANGER. 167 

M. TROTBERG . 

Monsieur Du Breuil, il ne m'a point parle de chap- 
eau. 

LA PIERRE. 
C'est pourtant cela. 

M. TROTBERG. 

Allons, va-t-en; jedemande a lui-merae, qmand il 
viendra. 



SCENE V. 

M. TROTBERG. 

C'EST un langue de tous les tiables. La fila de M. 
Du Breuil, il sera fort bon pour raoi ici. (// regardc 
toutes ses leltres de recommandation.) Ah, je trouve ici 
un lettre qu'il faut que j'envoye tout presentment. 
La Pierre! 



SCENE VI. 

M. TROTBERG, LA PIERRE. 
LA PIERRE. 

MONSIEUR. 

M. TROTBERG. 
Tiens, ou. (Donnant une lettre.} 

LA PIERRE. 
Qu'est-ce que vous voulez, Monsieur? 



168 L'ETRANGER. 



M. TROTBERG. 

Ou. 

LA PIERRE. 
Ou? Qu'est-ce qu'il fautfaire? 

M. TROTBERG. 
Je te dis, ou. 

LA PIERRE. . 
Ou; mais je n'entends point 1'Alleinand. 

M. TROTBERG. 

Mais, c'est Frangais, ou. II est sur mon tablette. 
(11 regarde.) Oui, ou. 

LA PIERRE. 

Non, Monsieur, ou ne veut rien dire. 

M. TROTBERG. 

Ce tiaple de Francais, ils ne savent point la Ian- 
gage de leur pays. Monsieur Du Breuil il m'a dit,ou, 
quand on veut envoyer quelque part. 

LA PIERRE. 
Pour envoyer, on ne dit poiat ou: on dit, allez la; 

M TROTBERG. 
Allez la? 

LA PIERRE. 
Oui, Monsieur. 

M. TROTBERG. 

II faut done que j'ecrive allez la aussi ; mais je 
demanderai. Attends a cette moment. (11 ecrit.) Allez 
la. 

LA PIERRE. 
La, c'est sur la lettre. 

M. TROTBERG. 
Sur la lettre la? Non, c'est 1'adresse. 

LA PIERRE. 
Eh bieu, oui. 

M. TROTBERG. 
La; c'est 1'adresse. 



L'ETRANGER. J69 

LA PIERRE. 
L'adresse est la-dessus, dessus la lettre. 

M. TROTBERG- 

Oui. Je comprends pas jaraais. Revenez BUT la 
moment. 

LA PIERRE. 

Je vais 1'envoyer par quelqu'un; parce que je ne 
dois pas vous quitter. 

M. TROTBERG. 
Fort bien, fort bien. 



SCEffE VII. 

M. TROTBERG. 

IL faut un bon patience avec cette doinestique i je 
ue sais pas pourquoi il m'a donne comme cela un bete 
pour mon service. Je suis tout en echauffement de 
cette gallon qu'il ne m'entend pas. J'ai envie de 
faire porter tin glas de bier, non, non, un verre de 
bierre, qu'il faut dire en Fran^ais. Je veux parler 
autreaxent jamais a present. La Pierre! La Pierre! 



SCENE VIII. 

M. TRDTBERG, LA PIERRE. 

LA PIERRE. 

MONSIEUR, qu'est-ce que vous roulez? Votre lettre 
est partie. 

15 



I/ETRANGER. 


Je veux le. 

Le? 

Oui,je dis, le. 


M. TROTBERG. 
LA PIERRE. 
M. TROTBERG. 
LA PIERRE. 



Le quoi? 

M. TROTBERG. 
Je veux pas quoi, je veux le. 

LA PIERRE. 

Le ? je ne sais pas ce que vous votilez dire, dites 
quoi. 

M. TROTBERG. 

Je veux pas dire quoi, je veux dire le. 

LA PIERRE. 
Je ne peux pas vous deviner. 

M. TROTBERG. 

Que tiaple ! est-ce que je ferais un faute? (J7 lit 
dans sestabkttes.) Non, c'est le. 

LA PIERRE. 
Le quoi. 

M. TROTBERG. 

Eh bien, donne-moi quoi ? Tu donneras apres le ; 
puisque tu veux dormer quoi. 

LA PIERRE. 

Je ne vous entends pas Monsieur. 
M. TROTBERG. 

C'est pourtant Monsieur Dubreuil, qui m'a dit de 
dire le. 

LA PIERRE. 
Le quoi ? 



L'ETR ANGER. 171 

M. TROTBERG. 

Quand je dis le, je dis pas quoi: quand je dis quoi, 
je dis pas le. 

LA PIERRE. 
Je ne puis vous dormer que ce que vous me dites. 

M. TROTBERG. 

Je dis le ; mais faites marcher ici Monsieur Du- 
breuil, il dira si je dis pas bien. 

LA PIERRE. 
II vient de sortir. 

M. TROTBERG. 
Sortir. C'est quand. 

LA PIERRE. 
Quand? tout-a-Pheure. 

M. TROTBERG. 
L'heure, c'est coucher, il m'a dit. 

LA PIERRE. 

Je ne dis pas qu'il est couche, je dis qu'il yient de 
sortir. 

M. TROTBERG. 
Eh bien, sortir, quand. 

LA PIERRE. 
Quand? je vous dis, tout-a 1'heure. 

M. TROTBERG. 

L'heure c'est coucher, je sais fort bon ; mais on ne 
peut pas etre couche et etre sorti, je puis pas souffrir 
la mensonge. 

LA PIERRE. 
Mais je ne dis pas qu'il est couche non plus. 

M. TROTBERG. 
Que tiable dis-tu done ? 

LA PIERRE. 
Je dis qu'il vient de sortir. 

M. TROTBERG. 
Quand? 



172 L'ETRANGER. 

LA PIERRE. 

Tout-a-1'heure. 

M. TROTBERG. 

Je tiens plus, je vais quand, aussi moi de cette 
logis. 

LA PIERRE. 

Tenez, j'entends Monsieur Dubreuil le fils, il salt 
PAllemand, il vous entendra. 

M. TROTBERG. 

Je parle Fran^ais encore : c'est n grand impa- 
tientement que cette ganjon-la! 



SCEJVE IX. 

M.TROTBERG, M. DUBREUIL, Fils, LA PIERRE. 

M, DUBREUIL, Fils. 

AH, Monsieur Trotberg, je suis charme de vous 
voir a Paris. (11 Vembrasse.') 

M. TROTBERG. 
Je suis bien content aussi, veritablement. 

M. DUBREUIL, Fils. 

Je comptais que vous n'arriveriez que demain, je 
vous demande bien pardon de n'avoir pas ete ici a 
votre arrivee. 

M. TROTBERG. 

J'ai vu Monsieur votre pere 5 mais il m'a mis de 
1'einbarras avec cette gar9on ; parce que les miens ils 
sont tous malades de la poste, et puis ils savent pas 
la langage de cette pays, et je puis pas expliquer a 
cette Pierre, qu'il n'entend pas. 

M. DUBREUIL, Fik 
Cette Pierre ? 



L'ETR ANGER. 173 



LA PIERRE. 
Oui, c'est moi, La Pierre, qu'il veut dire. 

M. TROTBERG. 
Est-ce qu'il n'est pas Framjais, La Pierre? 

M. DUBREUIL, Fils. 
Pardonnez-moi. 

M. TROTBERG. 
II ne sait done pas les mots de son pays. 

M. DUBREUIL, Fils. 
Comment? 

LA PIERRE. 

Monsieur, il me dit le, quoi, quand, Pheure ; je ne 
sais pas si c'est Allemaud ou Francrais. 

M. TROTBERG. 
Vous voyez bien qu'il dit lui-meme. 

M. DUBREUIL, Fils. 

Je n'entends pas non plus. Mais si vous voulez 
quelque chose, dites-moi, et vous 1'aurez. 

M. TROTBERG. 
Eh bien, je veux le. 

M. DUBREUIL, Fils. 
Le quoi? 

M. TROTBERG. 

Eh, il dit aussi lui La Pierre, quoi, pour lors que je 
dis, le. 

M. DUBREUIL, Fils. 

C'est singulier cela. Dites-moi en Allemand ce 
que vous voulez. 

M. TROTBERG. 

Non, j'ai jure de parler toujours Francis dans 
cette pays. Et Monsieur votre pere il m'a dit de 
dire, le. 

M : DUBREUIL, Fils. 
Le quoi? 



15* 



174 L'ETRANGER. 

M. TROTBERG. 
Non, ce n'est pas quoi, c'est le. 

M. DUBREUIL, Fils. 
La Pierre, dis a mon pere que je le prie de monter. 

M. TROTBERG. 

Monsieur votre pere, il est quand et 1'heure, a ce 
qu'il dit. 

M. DUBREUIL, Pere. 
Quand et 1'heure ? 

LA PIERRE. 
Oui. Je ne sais pas ce qu'il veut dire. 

M. TROTBERG. 

Ni moi non plus, je croyais savoir mieux la Fran- 
c,ais, il m'a pourtantdit de dire comme cela, Monsieur 
Dubreuil. 

M. DUBREUIL, Fils. 
Le voila, nous aliens savoir ce que cela veut dire. 

M, TROTBERG. 
Vous verrez que j'ai dit raisonnablement. 



SCEJVE X. 

M. TROTBERG, M. DUBREUIL, Pere. M. DUBREUIL, Fils. 
LA PIERRE. 

M. DUBREUIL, Pere. 

MONSIEUR, je vous demande bien pardon ; mais 
j'ai ete oblige de sortir. . . . 

M. TROTBERG. 
Oui, je sais quand, vous voyez bien. 

M. DUBREUIL, Pere. 

Oui, mais ne vous a-t-il rien manque ' 



L'ETRANGER. 



M. DUBREUIL, Fils. 

Voila 1'embarras. M. Trotberg a demande tout 
plein de cboses, que La Pierre n'a pu lui dormer. 

LA PIERRE. 
Parce que je n'ai pu rien comprendre. 

M. DUBREUIL, Fils. 
Ni moi non plus. 

M. TROTBERG. 

Et cependant, Monsieur, vous m'avez dit de dire le, 
et je demande le, il veut me donner quoi. Et puis 
je voulais parler a vous, il m'a dit quand, et 1'heure ; 
c'est un tiable d'homme, qui me ferait etre un fou, 
cette La Pierre. 

M. DUBREUIL, Pere. 
Je suis aussi embarrasse que vous. 

M. TROTBERG. 

Mais, Monsieur, je puis bien TOUS dire ; j'ai ecrit 
ici. (11 prend ses tablettes.} Ne m'avez -vous pas dit si 
vous voulez envoy er quelque part, dites, ou. 

M. DUBREUIL, Pere. 

Oui. 

M. TROTBERG. 

J'ai dit ou, aussi, il ne voulait pas entendre ; mais 
apres il a envoye. 

M, DUBREUIL, Pere. 
La Pierre, as-tu envoye? 

LA PIERRE. 

Oui, Monsieur, c'etait une lettre, et 1'adresse etait 
dessus. 

M. DUBREUIL, Pere. 
C'est bon. 

M. TROTBERG. 
Oui, mais j'ai eu un grand peine. 

LA PIERRE. 

II disait tou jours, ou, ou, ou. Je ne savais pas ce 
qu'il voulait dire. 



1 76 L'ETRANGER. 



M. TROTBERG. 
Mais j'ai dit bien, n'est-ce pas, Monsieur Dubreuil ? 

M. DUBREUIL, Fere. 
Jc crois que oui. 

M. TROTBERG. 

Apres j'ai veux boire, je dis le, il veut ine dormer 
quoi. Moi, je veux pas quoi, je veux le. 

M. DUBREUIL, Pre. 
Le? 

M. TROFBERG. 

Oui. Je puis pas expliquer, je demandais a parler 
a vous, il dit que vous etes quand et 1'heure. Je pui* 
pas entendre. 

M. DUBREUIL, Pere. 
Ma foi ni rooi non plus. 

M. TROTBERG. 

J'ai pourtant dit comme vous m'aviez dit de dire. 
M. DUBREUIL, Pre. 

Moi? 

M. DUBREUIL, Fils. 
Est-il vrai, mon pere? 

M. Dl'BREUIL, Pere. 
Je n'ai pas dit cela. 

M. TROTBERG. 

Vous n'avez pas dit, Monsieur ; j'ai pourtant ecrit 
(sur mon tablette. 

M. DUBREUIL, Filg. 
Eh bien, lisez-nous ce qu'il y a. 

M. TROTBERG. 

Quand vous voulez envoyer quelque part, dites ou: 
j'ai dit ou. 

M. DUBREUIL, P^re. 
Ou ; mais il faut dire ou il faut aller. 

M. TROTBERG. 
Ou il faut aller? Ah tiable, je savais pas. Je ecri- 



L'ETRANGER. 177 



rai apres. Je lis encore. Si vous voulez boire, dites- 
le. Je dis le, il dit quoi, je veux pas quoi, moi, je 
veux le. 

M. DUBREUIL, Pere. 

Cela veut dire, si vous voulez boire, dites-le, dites 
que vous voulez boire. 

M. TROTBERG. 

Ah, je comprends. Apres j'ai ecrit, si vous voulez 
manger, dites quoi. 

M. DUBREUIL, Pere. 
Quoi, c'est ce que vous voulez manger. 

M. TROTBERG. 
C'est cela surement. 

M. DUBREUIL, Fils. 

Sans doute. 

M. TROTBERG. 

Je pensais pas. (II lit.) Si vous voulez sortir, dites 
quand. 

M. DUBREUIL, Pere. 
Quand vous voudrez sortir. 

M. TROTBERG. 

Ah, je croyais que quand voulait dire sortir, je 
entend presentement. Et puis. (il lit.) Si vous voulez 
vous coucher, dites 1'heure. 

M. DUBREUIL. Fila. 
C'est 1'heure que vous voulez vous coucher. 

M. TROTBERG. 

Coucher, ou vous lever ; voila pourquoi je compre- 
nais pas. C'est mon faute de n'etre pas plus savant 
du Langue Francois. 

M. DUBREUIL, Pere. 
Ce n'est rien que cela. 

M. TROTBERG, 

Ah, je demande pardon, je dirai le chose dont je 
veux a present. 



178 L'ETRANGER. 



M. DUBREUIL, Pere. 

Venez, venez souper, vous derez en avoir besoin 

M. TROTBERG. 

Je ferai avec plaisir, je suis embarrasse avec vous 
de mon colere. 

M: DUBREUIL, FiU. 
En buvant tout cela se passera. 

M. DUBREUIL, Pere. 
Allons, aliens, venez. 

M. TROTBERG. 
Je marche avec vous, Messieurs. 



LE SOT AMI. 



FERSONNAGES. 

M. DE COURVILLERS. Habit vert galonne, teste 
brodee en or, perruque ronde sans chapeau. 

MME. DE COURVILLERS. 

MLLE. DE COURVILLERS. 

M. DE SAINT-CLET. Joli habit de Campagne, sans 
epee. 

M. DE LA SAUSSAYE, Provincial. Habit brun 
passe, a brandebourgs d? argent, vieille veste d'or, per-> 
ruque a la Brigadiere, bas routes, gris, avec desjar^ 
retieres noires, epee. 

La Scene est en Province j dansle Chateau de CourvilU, 
dans un Salon . 



LE SOT AMI. 



MOT DU PROTERBE. 

VAOT os EHSKMI, ^u'u OT AMI. 



M. DE COURVILLERS, MICE, DE COURVILLERS. 

M. DE COURVILLERS. 

As3ETo.\s->-ous ici. Vous croyez peut-etre que je 
ne yiens dans cette terre que pour y passer quelques 
jours ? 

Mme. DE COURVILLERS. 

Je ne sais pas quel est votre dessein. 
M. DE COURVILLERS. 

Eh bien, je vais vous en instruire. Je vous ai 
cache le danger ou j'ai etc, pendant quelqae terns, de 
perdre toute ma fortune. 

Mme. DE COURVILLERS. 

Comment? 

M. DE COURVILLERS. 

Oui, mais heureusement, j'ai recouvre tous mes 
fonds, ils sont en surete, et nous aurons on revenu 
considerable. 

Mme. DE COURVILLERS. 
Que d'inquietudes vousm'avez epargne! 
16 



182 IE SOT AMI. 

M. DE COURVILLERS, 

Je ne me melerai plus d'affaires, ainsi je peux me 
tenir eloigne de Paris autant que je le voudrai. II faut 
que vous me disiez si cela vous conviendra. 

Mme. DE COURVILLERS. 

Autrefois, j'aurais pu etre effrayee de cette 
proposition; parce que je ne voyais que Paris dans le 
inonde. 

M. DE COURVILLERS. 

J'ai pense long-terns comme vous; mais echappe a 
la tempete, je regarde ceci comme un port assure, ou 
les inquietudes seront entierement baimies. 

Mme. DE COURVILLERS. 

Ou nous pourrons penser librement, etre ensemble, 
nous connaitre, nous etre necessaires et nous mieux 
aimer. 

M. DE COURVILLERS. 

II est vrai, qu'il est souvent en nous une source de 
bonheur, que le tourbillon du monde nous empeche 
d'appercevoir. Que je suis charme de vous decouvrir 
une fa^on de penser si solide ! 

Mme. DE COURVILLERS. 

Vous avez peut-etre era jusqu'a present que je 
n'avais jamais reflechi ? 

M. DE COURVILLERS. 
Si je vous disais que oui, cela vous facherait-il ? 

Mme. DE COURVILLERS. 

Non, parce que c'est pour vous une decouverte 
qui vous fera peut-etre trouver ce jour-ci plus agre- 
able. 

M, DE COURVILLERS. 

II est inconcevable qu'& Paris, on ne connaisse 
pas les gens avec qui on vit le plus, et sa femme encore 
moins que les autres! 

Mme. DE COURVILLERS. 

Vous croyez plaisanter ; mais cela arrive tres-sou- 
vent 



LE SOT AMI. 183 



M. DE COURVILLERS. 

Combien j'ai etc trorape en ayant recours a des 
gens puissants, a des gens riches, qui m'avaient mon- 
tre de 1'amitie, qui me devaient de la reconnaissance, 
et pour quij'aurais fait tout an monde! 

Mme. DE COURVILLERS. 

Vous croyiez apparemment que les hommes seraient 
faits pour vous, autrement qu'ils ne sont pour les au- 
tres. 

M. DE COURVILLERS. 

Des gens obscurs m'ont mieux servi, je leur dois 
toute mon existence. 

Mme. DE COURVILLERS; 

L'arbre le plus eleve, qui ombrage le plus ce qui 
1'environne, de quel secours est-il a 1'homme, quand 
une petite plante, qu'on foule r aux pieds, peut seule 
quelquefois lui sauver la vie? 

M. DE COURVILLERS. 

Nous n'eprouverons ici, ni 1'orgueil, ni 1'importance, 
ni les dedains de ces gens si contraires au bonheur 
de ceux qui les connaissent, et nous y jouirons de la 
douceur qu'on trouve avec les araes sensibles. 

Mme. DE COURVILLERS, 

Je me rappelle a present cette pitie insultante de 
ces femmes de qualite; votre malheur que j'ignorais, 
rendaitleurs visites froides, rares et courtes: je n'en 
connaissais pas le principe. Elles imaginaient, sans 
doute, que denuee de richesses, ma maison ne serait 
plus digne d'elles, et qu'elles n'y pourraient plus ve- 
nir souper avec leur societe. Si c'est la ce que vous 
et moi, nous perdons, en cessant de vivre a Paris, 
jugez quels doivent etre nos regrets. 

M. DE COURVILLERS. 

Profitons du coup de lumiere que 1'apparence du 
malheur a porte dans notre ame. Nous sommes 
assez heureux pour avoir une fille digne de tous nos 
soins; etablissons-la de mauiere a ne nous en separer 
jamais; elle n'a pas besoin de fortune, la sieune sera 
assez considerable. 



184 LE SOT AMI. 



Mme. DE COURVILLERS. 

Choisissons un homme sense, qui ait 1'ame noble et 
delicate, qui ne s'occupera que du bonheur de sa 
femme, et qui croira nous devoir sans cesse le bier* 
dont il jouira. 

M. DE COURVILLERS. 
Ce choix ne me parait pas difficile a faire. 

Mme. DE COURVILLERS. 
II est peut- etre deja fait ? 

M. DE COURVILLERS. 
II est vrai; mais il faut qu'il vous couvienne. 

Mine. DE COURVILLERS. 

Vous m'avez prevenu, et je vous aurais dit la raeme 
cbose. 

M. DE COURVILLERS. 
Quoi, vous avez des projets sur quelqu'un? 

Mme. DE COURVILLERS. 

Oui; je voudrais que nous eussions le meme 
homme en vue, 

M. DE COURVILLERS. 
C'est Saint-Clet, que je veux vous proposer. 

Mme. DE COURVILLERS. 

J'en suis enchantee! Tout ce qu'on m'en a dit est 
precisement ce que nous desirons de trouver. 

M. DE COURVILLERS. 

Un homme de mes amis m'en a fait le plus grand 
loge, il .ne regrettait en lui que ce qu'il n'etaitpas 
assez riche pour sa fille. 

Mme. ME COURVILLERS. 

Et c'est cette mediocrite de fortune que nous de- 
sirons. On m'en avait parle comme a vous a Paris, 
et j'avais eu les memes regrets que votre ami. 

M. DE COURVILLERS. 
Nous le verrons; il est ici pres, chez sa tante. 

Mme. DE COURVILLERS. 

Ainsi, je ne vois rien qui puisse contrarier notre 
projet. 



LE SOT AMI. 185 

M. DE COURVILLERS. 
Non. 

Mme.DE COURVILLERS. 

II faut que je sonde cependant ma fille, car elle me 
parait triste depuis qu'elle est sortie du Couvent ; je 
crams que les Religieuses ne lui aieut donne des 
idees, qui derangeraient fort les notres. 
M. DE COURVILLERS. 
Quand il serait vrai, cela ne durerait pas, 

Mrae. DE COURVILLERS. 
Je veux toujours lui parler. 

M.DE COURVILLERS. 

Comme vous le voudrez ; mais venez ensuite me 
trouver dans mon cabinet, je vous ferai voir mon plan 
de vie, pour notre sejour ici. 

Mme. DE COURVILLERS. 

Je suis sure qu'il sera fort bien. 

M. DE COURVILLERS. 

Vous le corrigerez, et nous y travaillerons de con- 
cert. 

Mme. DE COURVILLERS. 

A f-ropos, Monsieur de la Saussaye a envoye sa- 
voir de nos uouvelles. 

M. DE COURVILLERS. 

Tant mieux; c'est un galant homme, que vous trou- 
verez un peu Provincial. 

Mme. DK COURVILLKRS. 

Pourquoi cela? vous oubliez 

M. DE COURVILLERS. 
Ah,j'ai tort. 

Mme. DE COURVILLERS. 
D'ailleurs, je 1'ai deja vu. 

M. DE COURVILLERS. 

II parle un peu trop, il se croit philosophe. A la 
campagne, il ue faut pas ctre si difficile. 

16* 



186 I'E SOT AMI. 



Mme. DE COURVILLERS. 
Sur tout, s'il est capable d'amitie, 

M. DE COURVILLERS. 
Mais, je le crois; nous verrons. (11 s'en ra.) 

Mme. DE COURVILLERS. 

Monsieur, elites, je vous prie, qu'on m'envoie ma 
fille. 



SCENE II. 

MME. DE COURVILLERS, MLLE. DE COURVILLERS. 

Mile. DE COURVILLERS, mant de paraitre. 
ME voila, maman. 

Mme. DE COURVILLERS. 

Venez ici ma fille. (Mademoiselle de Courmllers, 
baise la main de sa mere.) Asseyez-vous la. Vous ne 
retournerez plus au Couvent, et vous allez vivre a 
present avec nous. 

Mile. DE COURVILLERS. 
C'est tout ce que je desire. 

Mme. DE COURVILLERS. 

Je craignais que vous ne regrettassiez le Couvent, 
et j'en aurais etc fachee; parce que vous etes destinee 
a vivre dans le monde. 

Mile. DE COURVILLERS. 

Pourvu que je reste toujours avec vous, ma chere 
maman, je serai contente. 

Mme. DE COURVILLERS. 

Oui, mais il faut vous former un etablissement, et 
c'est u quoi nous pensons. 

Mile. DE COURVILLERS. 
II mesemble que je suis encore bienjeune. 



LE SOT AMI. 187 

Mme. DE COURVILLERS. 

Surement vous etes jeune; mais on ne peut pas tou- 
jours rester fille ; les gens du monde sont faits pour 
vivre en societe, il en faut une sure; c'est ce qu'on 
peut esperer dans un manage convenable, et c'est le 
choix que nous avons fait qui nous decide aussi 
promptement. 

Mile. DE COURVILLERS. 
Quoi, maman?. .. 

Mme. DE COURVILLERS. 

Oui, dans peu, vous nous remercierez de vous avoir 
donne le raari que nous vous destinons. 

Mile. DE COURVILLERS. 

Ne me suffirait-il pas pour etre heureuse de passer 
ma vie avec vous. Ah, ma chere maman! . . . 
Mme. DE COURVILLERS. 

Allons, vous etes un enfant. Ayez confiance en 
nous, et croyez que c'est 1'espoir de faire votre bon- 
heur qui nous fait agir. II n'y a point de quoi s'af- 
fliger, ma chere fille: si nous voulions vous eloigner 
de nous, vous pournez en etre effrayee; rnais songez 
done que le mariage va vous rendre ma compagne, 
que 1'autorite de mere disparaitra entierement, pour ne 
vous laisser voir que 1'amitie la plus tendre. Croy- 
ez-vous que vous y perdrez ? 

Mile. DE COURVILLERS. 

Non, ma chere maman, mais. . . . 

Mme. DE COURVILLERS. 

Quand vous aurez un peu reflechi a ce que je viens 
de vous dire, vous verrez que vous ne devez pas vous 
plaindre de nous; pensez a tout cela. Jevais retrou- 
ver votre pere, et je compte que quand je vous rever- 
rai, vous aurez calrae toutes vos inquietudes. Adieu 
ma fille. (Elk Vembrasse.} 



J88 LE SOT AMI. 



SCEIVE III. 

Mile. DE COURVILLERS, se laissant aller dauloureuiement dant 
vnfauteuil. 

J'AURAI calme mcs inquietudes?. . . . Non, non, ja- 
mais!. . . Ah, malheureux Saint-Clet!. . .Qu'allezvous 
devenir? 



SCEJVE IV. 

MILE. DE COURVILLERS. M. DE SAINT-CLET. 

M. DE SAINT-CLET. 

AH, Mademoiselle, on vient de me dire que Ma- 
dame votre mere vous avait laisse seule ici, je suis 
trop heureux de pouvoir un moment vous parler. . , . 

Mile. DE COURVILLERS. 
Que dites-vous ? 

M. DE SAINT-CLET. 
Comment? 

Mile. DE COURVILLERS. 

Vous ne savez pas ce qui doit nous arriver, on va 
nous separer, on me marie. 

M. DE SAIXT-CLKT. 
O ciel! 

Mile. DE COURVILLERS. 

Et ce ne peut etre avec vous: votre fortune 
n'estpas assez considerable, pour que nous puissions 
nous en flatter. 

M. DE SAINT-CLET. 

Vou3 me faites sentir uu malheur auquel je n'avais 
pas encore pense, celui de n'etre pas riche. 



LE SOT AMI. 189 



Mile, DE COURVILLERS, 

Que je hais ce bien que tant de gens desirent! 
Et que celui que j'aurai, va me rendre malheureuse ! 

M. DE SAINT-CLET. 

Que savons-nous, si le terns. . . 

Mile. DE COURVILLERS. 

Le terns? Eh, c'est dans peu qu'on veut me marier. 
Je vaiis demander & retourner au Convent: oui, je me 
ferai Religieuse, plutot que de consentir a en epouser 
jamais un autre que vous. 

M. DE SAINT-CLET. 
Quoi, vous n cesserez point de m'aimer? 

Mile. DE COLRVILLERS, 

Non, je vousle jure. 

M. DE SAINT-CLET. 
Ah, je suis trop heureux! (11 lui baise la main.) 



SCEJVE V. 

DE COURVILLERS, M. DE SAINT-CLET. M. DE LA 

SAUSSAYE. 

M. DE LA SAUSSAYE. 
EH-BIEN, voila tout ce que j'aime, moi. 

Mile. DE COURVILLERS. 

O ciel! C'est Monsieur de la Saussaye. 

M. DE LA SAUSSAYE. 
Comment, est-ce que je vous fais peur? 

M. DE SAINT-CLET. 

Ah, Monsieur, je vous en conjure . . . 

M. DE LA SAUSSAYE. 
Pourquoi done vous epouvantez-vous? Vous ne 



1 90 MB SOT AMI. 



me connaissez pas. Est-ce que je ne sais pas qu'a 
votre age, il faut aimer. Parbleu, allez, je regrette 
bien ce terns-la! 

M. DE SAINT-CLET. 

Vous me rassurez; vous etes ami du pere de Made- 
moiselle, et je craignais 

M. DE LA SAUSSAYE. 

Vous craignez ! . Vous avez tort: je voudrais de 
tout mon cceur pouvoir vous servir tous les deux. 

Mile. DE COURVILLERS. 
Eh, Monsieur, que pourrez-vous faire? 

M. DE LA SAUSSAYE. 

Je n'en sais rien, parce qu'il faut penser avant de 
savoir ce qu'on fera. Aliens, asseyez-vous et comp- 
tez-moi vos affaires; nous verrons. 

M. DE SAINT-CLET. 
Que d'obligation ne vous aurons-nous pas! 

M. DE LA SAUSSAYE. 

Bon, des obligations! Je suis un peu philosophe, 
et je ne compte $point; sur tout cela; d'ailleurs je n'en 
ai que faire ; la reconnaissance embarrasse souvent, et 
si je peux vous obliger, ce ne sera pas pour vous aller 
fatiguer d'un poids coinme celui-la. On a beau dire, 
la nature ne nous a pas fait reconnaissants ; eh-bien, 
qu'est-ce que cela me fait a moi ? Ne croyez pas que 
je vais m'en chagriner; je cultive mes terres, elles 
me rendent ; ou elles ne me rendent pas, on recueil 
toujours plus qu'on ne peut manger. 
M. DE SAINT-CLET. 
Oui, quand on est bien riche. 

M. DE LA SAUSSAYE. 
Bon, sans etre riche, tout cela ne fait rien. 

Mile. DE COURVILLERS. 

Eh, Monsieur, c'est ce qui fait notre malheur,pour- 
tant. 

M, DE LA SAUSSAYE. 
Mais, vous serez bien riche, vous, Mademoseille ? 



LE SOT AMI. 191 



Mile- DE. COURVILLERS. 
Oui, mais Monsieur de Saint-Clet? 
M. DE LA SAUSSAYE. 

Eh bien, combien a-t-il? Huit, dix mille livres de 
rente ? 

M. DE SAINT-CLET. 
Six ou sept, tout au plus. 

M. DE LA SAUSSAYE. 
II y a la de quoi vivre. 

M. DE SAINT-CLET. 

Oui, mais, sans Mademoiselle, ce sera la plus mal- 
heureuse vie!. 

M. DE LA SAUSSAYE, 

Ah, oui, parce que vous vous aimez. Vous voyez 
bien que j'avais devine d'abord. 

M. DE SAINT-CLET. 

J'ai vu Mademoiselle au Couvent, ou elle etait 
avec ma sceur ; il m'a ete impossible de resister a 
tant de charmes. 

M. DE LA SAUSSAYE. 

Ah, oui, on devient toujours amoureux dans les 
Couvens, on lit cela dans les Romans ; il faut faire 
comrae les autres. Eh bien? 

M. DE SAINT-CLET. 
On veut marier Mademoselle. 

M. DE LA SAUSSAYE. 
Et ce n'est pas a vous ? 

M. DE SAINT-CLET. 
Je ne saurais m'en flatter. 

M. DE LA SAUSSAYE. 
Parce que vous n'etes pas aussi riche qu'elle? 

M, DE SAINT-CLETf 
Eh non, malheureusement! 

M. DE LA SAUSSAYE. 

Mais vous pourrez le devenir. 



192 MB SOT AMI. 



M. DE SAINT-CLET. 
Comment? 

M. DE LA SAUSSAYE. 

Jl y a tant de moyens & present; laissez-moi faire. 
Si vous voulez vous epouser, chargez-moi de cette 
negociation-la; je vous reponds que je reussirai 

M. DE SAINT-CLET, 
II serait possible!. . . 

M. DE LA SAUSSAYE. 

Surement ; pardi, je ne vous promettrais pas une 
chose que. . . II faut d'abord que Mademoiselle s'en 
aille chez elle. 

M. DE COURVILLERS. 
Ah, Monsieur!.. . 

M. DE LA SAUSSAYE. 

Bon, bon, des remercimens! Je n'ai que faire de 
tout cela, moi. Sonnez, vous, Monsieuri 

M. DE SAINT-CLET. 
Yoila quelqu'un. 

M. DE LA SAUSSAYE. 
Allez-vous-en donc> Mademoiselle. (Elle sort.) 



SCEIVE VI. 

M. DE LA SAUSSAYE, M. DE SAINT-CLET, UN LAQUAIS. 
M. DE L\ SAUSSAYE, an Laqvais. 

DITES a Monsieur de Courvillers, que je I'attends 
ici. 

L? LAQUAlS. 
J'y vais, Monsieur. (11 sort.} 



LE SOT AMI. 193 



M. DE LA SAUSAYE. 

Vous, il faut que vous entriez dans ce cabinet, voy- 
ez si la porte peut s'ouvrir. 

M. DE SAINT-CLET. 
Oui, la voila ouverte. 

M. DE LA SAUSAYE. 

Fort bien. Je vais parler ici a Monsieur de Cour- 
villers; nevous embarrassez pas, je serai votre affaire 
toute de suite; ayez soin seulement d'ecouter quand 
je me moucherai, et vous entrerez pour faire vos re- 
mercimens. J'entends quelqu'un, entrez dans le 
cabinet. Allons done. (Monsieur de Saint- Clet, enlre 
dans It cabinet, et Monsieur de de la Saussaye i)a former 
la porte.) 



SCENE VII. 

M. DE COURVILLERS, M. DE LA SAUSAYE. 

M. DE COURVILLERS. 
BON JOUR, mon voisin. 

M. DE LA SAUSAYE. 

Je ne sais que d'hier que vous etes ici, Monsieur; 
voila pourquoi je ne suis pas venu plutot vous voir, 
et puis je fais pecher mon etang, et curer ma riviere ; 
car a la campagne on ne peut pas etre toujours le nez 
sur ses livres; mais enfin, je me suis hate de venir 
ici, parce que vous ne faites jamais qu'y passer. 

M. DE COURVILLERS. 
J'y resterai beaucoup cette annee. 

M. DS LA SAUSAYE 

Oui, vous dites cela; mais vous autres gens de It 
17 



194 LE SOT AMI. 



Ville ou de la Cour, car je crois que cela est egal, 
vous ne pouvez jamais tenir en place. 

M. DE COURVILLERS. 
Vous le verrez. 

M. DE LA SAUSAYE. 

Je le voudrais de tout mon co3ur; nous causerions 
ensemble quelquefois; je n'ai rien vu, mais j'ai beau- 
coup lu; ainsi on imagine facilement tout ce qui doit 
arriver. 

M.DE COURVILLERS. 
Quand on sait reflechir un pen. .;%. 

M. DE LA SAUSAYE. 

Ah, reflechir, je ne m'arause pas a tout cela: a quoi 
bon se casser la tete ? Ce que je sais, je le sais, et 
puis je parle selon la circonstance; voila comme je 
me gouverne. Je crois qu'avec cela vous n'etes pas 
etonne qu'on me trouve dans la province un homme 
de heaucoup d'esprit; mais ce quim'etonne, moi,c'est 
que 1'esprit coute si peu a acquerir. 

M. DE COURVILLERS. 

Vous avez done fait beaucoup travailler, depuis que 
je ne vous ai vu? 

M. DE LA SAUSAYE. 

Comme cela, tantot un peu, tantot point ; je vous 
ferai voir. J'ai fait faire une nouvelle cour a fumier, 
parce que j'etudie un peu la maison rustique, comme 
vous entendez bien ; mais ce n'est pas de cela que 
j'ai a vous parler; je veux vous faire un plaisir. J'ai 
vu Mademoiselle votre fille; elle est bien grandie de- 
puis dix ans. 

M. DE COURVILLERS. 
C'etait Page de croitre. 

M DE LA SAUSAYE. 

Et a present c'est Page de la marier, et voila ce 
que je veux vous dire. 

M, DE COURVILLERS. 

Aussi j'y pense. 



LE SOT AMI. 195 



M DE LA SAUSAYE. 

Oui, mais vous ne pensez siirement pas a 1'homme 
que j'ai a vous proposer. 

M. DE COURVILLERS. 
Je crois avoir fait un bon choix. 

M. DE LA SAUSAYE. 

Tenez, vous n'en pouvez pas en faire un meilleur 
que le mien;je sais qu'il faut a des gens riches quelqu' 
un qui le soit; il faut assurer toujours une fortune qui 
ne puisse qu'augmenter en etablissant ses enfans,parce 
que sans cela le bien se divise en plusieurs branches, 
et puis tous vos heritiers ne sont plus que des gueux. 

M. DE COURVILLERS. 
II est vrai que cela arrive quelquefois. 

M. DE LA SAUSAYE. 

Bon, toujours. Nous autres la Saussaye, nous 
avions ici beaucoup de biens autrefois ; eh-bien tout 
cela a ete divise, mange ; cela est incomprehensible ! 

M. DE COURVILLERS. 

Le gendre que vous voulez m'offrir est done fort 
riche ? 

M. DE LA SAUSAYE. 
Non, point du tout. 

M. DE COURVILLERS, 
Accordez-vous done. 

M. DE LA SAUSAYE. 

C'est que vous ne m'entendez pas; c'est unhomme 
qui a six ou sept mille livres de rente ; mais qui en 
aura tant que vous voudrez. 

M. DE COURVILLERS. 
Comment cela? 

M. DE LA SAUSAYE. 

Vous n'avez qu'a le mettre a rneme ; ah, c'est un 
homme qui a vu Paris, qui n'a point de scrupules du 
tout, que rien n'arretera pour avoir du bien ; mais 
beaucoup, beaucoup; aussi vous voyez bien que 
comme s'il etait fort riche. 



1 96 IE SOT AMI. 



M. DE COURVILLERS. 
Mais, vous me faites la le portrait d'un coquiu. 

M. DE LA SAUSAYE. 

Precisement. Mais je ne disais pas le mot, parce 
que je sais que la richesse attire trop de consideration, 
pour qu'on donne ce nom-la a ceux qui savent faire 
fortune ; c'est un talent: chacun a le sien, et par ex- 
emple, vous qui etes devenu si riche, vous ne serei 
pas fache qu'on vous disc en face une pareille chose, 
aussi je suis persuade qu'en suivant cette route, vous 
n'avez jamais trouve personne qui ne vous respectat 
beaucoup. 

M. DE COURVILLERS, fache. 
Monsieur de la Saussaye. . . . 

M. DE LA SAUSAYE. 

Qu'est ce que vous avez done? Ecoutez, ecoutez- 
moi. 

M. DE COURVILLERS. 
Non, Monsieur. . . . 

M. DE LA SAUSAYE. 

Je TOUS dis que cet homme-la vous convient, on ne 
peut pas davantage : ce n'est pas vous qu'il ruinera, 
parce que vous en savez trop long pour cela. 
M. DE COURVILLERS. 

Je vous prie Monsieur de. . . . 

M. DE LA SAUSAYE. 

D'ailleurSj vous le connaissez, c'est Monsieur de 
Saint-Clet. 

M. DE COURVILLERS. 
Monsieur de Saint-Clet? 

M. DE LA SAUSAYE. 
Oui, lui-meme. 

M. DE COURVILLERS. 

II penserait comme cela ! et vous, que je croyais 
mon ami, vous avez une pareille idee de moi, et vous 
croyez qu'un mal-honnete homrae me conviendrait? 



LE SOT AMI. 197 



M. DE LA SAUSAYE. 

Eh, je ne vous parle point d'un mal-honnete homme ; 
est-ce que je vous dis qu'il le sera? Est-ce que je 
vous dis que vous 1'etes? Que diable, vous ne me 
connaissez pas ; parce qu'on pense comme cela, est- 
on un mal-honnete homrae ? Vous dites, c'est done 
un coquin? je vous dis que non ; ainsi vous voyez 
bien que c'est vous qui avez tort de vous facher. 

M. DE COURVILLERS, 

Allons, Monsieur, c'est moi qui ai tort de vous 
ecouter. (11 se mouche.} Mais je vous prierai apres 
tout ce que vous venez de me dire de ne jamais me 
parler de cet homme-la, ni de jamais remettre le pied 
ici. 

M. DE LA SAUSAYE. 

Voila comme vous allez 

TJLl 1 . 
.id! 9h -''rfj us -i ; . 

rn (V,v 

SCENE VIII. 

M. DE COURVILLERS, M. DE SAINT-CLET, M. DE L.\ 
SAUSAYE. 



M. DE SAINT-CLET. 
AH Monsieur, que je vous ai d'obligations ! 

M. DE COURVILLERS. 

Vous, Monsieur? vous ne m'en aurez jamais ; on 
vient de me faire connaitre ce que vous etes, vous 
etiez-la a ecouter, vous approuvez la fa<jon de penser 
de Monsieur, vous la partagez. . . . 

M. DE SAINT-CLET. 

Je ne sais ce que vous voulez dire, je n'ai rien en- 
tendu. 

M. DE COURVILLERS. 

Je vous connais, Monsieur ; quand on a une ame 
comme la votre, on est indigne seulement d'approch- 
er des honnetes gens. (11 sort.} 
17* 



198 LE SOT AMI. 



SCEJVE IX. 

M. DE LA SAUSAYE, M. DE SAINT-CLEF 

M. DE SAINT-CLET. 

QU'EST-CE que c'est done que ces propos-la, Mon- 
sieur? II me meprise, m'injurie. . . . 

M. DE LA SAUSAYE. 
Bon, vous ne le conuaissez pas. 

M. DE SAINT-CLET. 
Est-ce que vous lui auriez dit du mal de moi ? 

M. DE LA SAUSAYE. 

Tout au contraire, il n'a jamais voulu m'entendre ; 
mais laissez-moi faire. 

M. DE SAINT-CLET. 
II faut que quelqu'un m'ait desservi aupres de lui. 

M. DE LA SAUSAYE. 

Allons, vous allez vous allarraer, ou il n'y a pas de 
quoi ; laissez-moi agir, et je vous reponds de tout. 

,M. DE SAINT-CLET. 
Mais pourquoi m'a-t-il dit des choses aussi dures* 

M. DE LA SAUSAYE. 

Bon, il m'en a dit bien d'autres ; est-ce qu'ii faut 
prendre garde a cela avec les gens a. qui 1'on a af- 
faire? tenez, ecoutez-moi. 

M. DE SAINT-CLET. 

S'il n'avait pas te le pere de Mademoiselle de 
Courvillers. . . . 

M. DE LA SAUSAYE. 

Eh-bien, 1'auriez-vous tue, comme le Cid qui tue 
le Pere de sa maitresse? voyez apres 1'embarras ou 
il a ete pour 1'epouser, encore n'a-t-il eu qu'une 
promesse. Tenez, quand on a un ami qui se mele de 
ses affaires, il faut avoir confiance en lui. 



IE SOT AML 199 



M. DE SAINT-CLET. 

Ah, Monsieur, sans doute, je voudrais pouvoir es- 
perer. . . 

M. DE LA SAUSAYE. 

Laissez-moi done vous dire. Allez-vous-en chez 
Mademoiselle de Courvillers attendre. . . 

M. DE SAINT-CLET. 

Mais, Monsieur, elle ne voudra point me recevoir 
seul chez elle. 

M. DE LA SAUSAYE, 

Oui, si vous ne deviez pas 1'epouser, sans doute 
elle aurait tort; mais ceci est bien different. Que 
diable! faites done ce que je eous dis, ou bien. . .. 

M. DE SAINT-CLET. 
Allons, ne vous fachez pas. 

M. DE LA SAUSAYE. 

Je vais parler a Madame de Courvillers, elle en- 
tendra bien raison, elle, parce que les femraes. ... en 
un mot, je sais Part de les persuader. Surement, 
apres tout ce que je lui dirai, elle enverra chercher 
sa fille, et vous reviendrez avec elle. 

M. DE SAINT-CLET. 

Vous croyez. ... 

M. DE LA SAUSAYE. 

Surement. 

M. DE SAINT-CLET. 

Allons, je vous obeis. 

M. DF LA SAUSAYJE. 
Et vous faites bien. 



200 IE SOT AMI. 



. :!' 

SCEJVE X. 

M. DE LA SAUSAYE. 

AH qa, par ou va-t-on chez Madame de Courvillers ? 
II faut que je sonne. (11 sonne.) Ce sont de droles 
de gens que ces gens de Paris ! Voyez si on vien- 
dra. (II sonne.) Je n'entends rien. Jusqu'a leurs 
sonnettes qui ne sonnent pas; cela fait mourir de rire. 
Voici pourtant quelqu'un. 

i: -* Jlib j 



SCENE XI. 

ti'.ui .' ! : 
DE COURVILLERS, M. DE LA SAUSAYE. 

*!: -. ' \ . ':; 

Mme. ME COURVILLERS. 

Quoi, vous etes ici tout seul Monsieur de la Saus- 
saye ? Ou est done Monsieur de Courvillers ? 

M. DE LA SAUSAYE. 

Bon, il m'a laisse au milieu d'une conversation, 
apres m'avoir bien gronde encore. 

M. DE COURVILLERS, 
Comment, je ne le reconnais pas la! 

M. DE LA SAUSAYE. 

Je venais pour lui proposer un gendre qui est un 
garcon tres-aimable, ce qu'il vous faut enfin pour 
Mademoiselle votre fille, et il s'est fache tout de 
bon. . . 

M. DE COURVILLERS. 
Mais pourquoi? 



LE SOT AMI. 201 



M. DE LA SAUSAYE. 

Je vous dis, je n'y ai rien compris, et encore il a 
bien gronde ce jeune homme. 

Mme. DE COURV1LLERS. 
Quoi,ill'avu? 

M. DE LA SAUSAYE. 

Surement, puisqu'il Pa gronde, et tout cela,faut de 
s'expliquer. Je vais vous dire si ce n'est pas un tres- 
bon parti, quoiqu'il ne soit pas riche. 

Mme. DE COURVILLERS. 
II n'est pas riche ? 

M DE LA SAUSAYE. 
Non. 

Mme. DE COURVILLERS. 

Cela ne fait rien. 

M. DE LA SAUSSAYE. 

Non, parce qu'il le deviendra. Mademoiselle 
votre fille est fort jolie, elle sera une femme charm- 
ante; c'est par les femmes que 1'on fait fortune: tous 
les gens de la Cour viendront chez eux ; Saint-Clet 
ne sera pas jaloux, il sait comrae il faut se conduire 
avec ces gens -la, et que les ferames a Paris ont toute 
liberte. 

Mme. DE COURVILLERS. 

Quoi, c'est Saint-Clet?.. 

M. DE LA SAUSAYE. 
Oui, il adore Mademoiselle votre fille. 
Mme. DE COURVILLERS. 
II adore ma fille, et il pense comme cela? 

M. DE LA SAUSAYE. 

Oui, parce qu'il veut la rendre heureuse: oh, il 
connait le monde. 

Mme. DE COURVILLERS. 
Voila une fa^on de penser bien delicate. 

M. DE LA SAVSAYE. 

II suit la mode, il faut aimer les femmes comme 
elles sont. 



202 LE SOT AMI. 



Mme. DE COURVILLERS 

Quoi, il n'en a pas meilleure opinion, ni vous non 
plus? 

M. DE LA SAUSAYE. 

Oh, moi, je devine tout cela; car ici je ne vois rien 
et je trouve tout bien. D'ailleurs, qu'est-ce qui fait 
que je me mele de leurs affaires ? C 'est que ces 
pauvres enfans-la me font pitie, ils s'aiment a la 
folie. . . 

Mme. DE COURVILLERS. 

Comment! 

M. DE LA SAUSAYE. 

Oui, et voila pourquoi je me suis charge de vous 
parler pour eux. 

Mme. DE COURVILLERS. 

Ma fille aime Saint-Clet? 

M. DE LA SAUSAYE. 

Oui, et tenez, actuellement ils attendent ce que 
vous allez decider. 

Mme. DE COURVILLERS. 
O ciel! (Elle sonne.) 

M. DE LA SAUSAYE. 
Qu'est-ce que vous avez done? 



SCEJVE XII. 

MHZ. DE COURVILLERS. M. DE LA SAUSAYE, UN LA- 
QUAIS. 

Mme. DE COURVILLERS, aw laquais. 

DITES a ma fille de venir tout de suite. 

M.DE LA SAUSAYE. 

Vous allez voir si tout ce que je viens de vous 
dire n'est pas vrai. 

Mme. DE COURVILLERS. 

J'avais meilleure opinion de Monsieur de Saint- 



LE SOT AMI. 



203 



Clet; on ne peut done jamais bien juger des hommes! 

M. DE LA SAUSAYE. 

Mais ecoute done; tout ce que je vous dis-la n'est 
pas pour diminuer la bonne opinion que vous en avez; 
au contraire. 

M. DE COURVILLERS. 

Comment, un homme qui pense aussi mal, qui a 
aussi peu d'honneur. . . . 

M. DE LA SAUSAYE; 

Oh, je n'attaque point son honneur, je vous prie de 
le croire; je ne veux que vous prouver qu'il est ca- 
pable de faire la plus grande fortune. 

Mme. DE COURVILLERS. 
Et quel prix? 



SCEJVE XIII. 

MMK. DE COURVILLERS, MLLE. DE COURVILLERS, M. DE 
LA SAUSAYE, M. DE SAINT-CLET. 

Mme. DE COURVILLERS. 

Quoi, Mademoiselle, vous recevez Monsieur sans 
ma permission. Vous ne le connaissez pas: sous les 
plus belles apparences, il cache une ame sans delica- 
tesse, une ame affreuse! et vous croyez qu'il vous 
aime ? Vous seriez bien a plaindre si nous favor- 
isions I'amour que vous avez pour lui. 

M. DE SAINT-CLET. 

Ah, Madame! qui peut vous avoir inspire un mepris 
aussi cruel? Monsieur, vous m'aviez promis de vous 
interesser en ma faveur. . . . 

M. DE LA SAUSAYE. 
Attendez, attendez. 



204 LE SOT AMI. 



Mme. DE COURVILLERS. 

Nou, Monsieur, il ne doit rien attendre ; un homme 
qui a aussi mauvaise opinion des femmes, ne sera 
jamais mon gendre. 



SCENE XIV. 

M. DE COURVILLERS. MME. DE COURVILLERS, Mile. DE 

COURVILLERS, M. DE SAINT-CLET, 

M. DE LA SAUSAYE. 

M, DE COURVILLERS, 

QU'ESIVCE que vous avez done Madame? Qooi, 
Messieurs, vous etes encore ici? 

Mme. DE COURVILLERS. 

Monsieur de la Saussaye vient me proposer Mon- 
sieur pour gendre, avec les inclinations qu'il a. 

M. DE SA1NT*CLET. 
Madame, je vous en supplie, ecoutez-moi. 

Mme. DE COURVILLERS. 
Non, Monsieur, non. 

M. DE SAINT-CLET. 

Je ne sais ce qu'a pu vous dire, a tous les deux, 
Monsieur de la Saussaye. . , . 

M. DELA SAUSAYE. 

J'ai dit tout ce qu'il fallait pour faire reussir le 
mariage d'un homme qui n'est pas riche. 

M. DE COURVILLERS 

Et il n'y a pas'de moyen qu'il ne soit capable 
d'employer pour le devenir. 

Mme. DE COURVILLERS. 
Jusqu'a sacrifier son honneur. 

M. DE SAINT-CLET. 
Vous avez pu dire cela, Monsieur? 



LE SOT AMI. 205 

M. DE LA SAUSSAYE. 

Pas tout-a-fait ; mais j'ai dit que vous feriez tout 
ce qae 1'on dit qu'ou fait a present pour cela, et Mon- 
sieur et Madame se fachent, je ne sais pas pourquoi ? 

M. DE SAINT-CLET. 
Et qui vous a prie de me deshonorer. Monsieur ? 

M, DE LA SAUSSAYE. 

Comment de vous deshonorer? Est-ce que je vous 
dshonore, en disant que vous serez comme tous les 
gens qui font fortune ; je vois au contraire qu'ils 
s'attirent la consideration de tout le monde. 

M. DE SAINT-CLET. 

Ah, Monsieur, vous m'avez perdu! quelle affreuse 
opinion vous avez donnee de moi ! 

M. DE LA SAUSSAYE. 

Mais, je ne compreuds rien a tout cela, je fais pour 
le mieux ; ma foi, accoramodez-vous, et prenez que 
je n'ai rien dit. Voila les hommes ; j'invente des 
moyens qui seuls pourraient reussir pour vous faire 
accepter, et tout le monde me querelle : est-ce ma 
faute a moi? Que n'etes-vous plus riche? 

M. DE SAINT-CLET. 
Comment, vous avez invente ? . . 

M. DE LA SAUSSAYE.. 

Oui, je sais bien que vousetes un honnete homme; 
si j'avais eu une fille je vous I'aurais donnee tout de 
suite, parce que nous autres a la campagne nous ai- 
mons la vertu avant tout ; mais les gens du monde 
preferent les richesses, a ce qu'on dit, et voila pour- 
quoi j'ai cru reussir en disant que vous n'auriez aucuu 
acrupule pour en acquerir. 

M. DE SAINT-CLET. 
O Ciel! . . . 

M. DE LA SAUSSAYE.. 

Je vous dis que je sais bien que cela n'est pas vrai; 
je ne peux pas faire autre chose. 

18 



206 LE SOT AMI. 

M. DE SAINT-CLET. 

Ah, Monsieur, Madame! Eprouvez-moi, informez- 
vous ; mes parens vous sont connus ; mes principes 
d'honneur sont inalterables ; je ne connais point de 
bouheur sans droiture, sans probite ; je serais indigne 
de celui ou j'aspire, si j'avais pu penser un instant 
comrae on a voulu vous le persuader, et je renonce 
a tout si je n'ai pas au mo ins votre estime. (.# Mon- 
sieur de la Saussaye.) Monsieur, vous m'en repondrez. 

M. DE LA SAUSSAYE. 
Mais, encore une fois, soyez done sur. . . . 

M. DE OOURVILLERS. 
Monsieur de Saint-Clet. . . . 

M. DE SAINT-CLEt. 
Ah, Monsieur, j'en mourrai de douleur! 

M. DE COURVILLERS. 

Ecoute/-moi. Je vois que Monsieur de la Saus- 
saye a cru qu'on ne pouvait pas etre riche et avoir 
1'ame honnete. 

M. DE LA SAUSSAYE. 
Oui, c'est cela ; voila ce que je croyais. 

M. DE COURVILLERS. 

C'est un ami imprudent, pour ne pas dire autre 
chose. 

M. DE LA SAUSSAYE. 

Cela peut etre ; mais je n'ai pas de mauvaises in- 
tentions du moins. 

M, DE COURVILLERS, d M. de Saint-Clet. 
L'honnetete de vos mcEurs, la douceur de votre 
caractere, tout ce que vous pouvez faire penser 
d'avantageux, nous avaient determine a vous choisir 
pour gendre, et votre fortune nous suffisait. 
M. DE SAINT-CLET. 

O Ciel ! . . . 

M. DE COURVILLERS. 
Les propos de Monsieur. . . . 



LE SOT AML 207 



M. DE SAINT-CLET. 
M'ont perdu dans votre esprit? 

M. DE COURVILLERS 

Non, Monsieur, je pense toujours de merae ; je 
vous crois toujours le meilleur parti qu'on puisse of- 
frir a ma fille. 

M. DE SAINT-CLET. 
Ah, Monsieur! Ah, Mademoiselle! . . . 

M. DE COURVILLERS. 
Comment! se connaissent-ils? 

Mine. DE COURVILLERS. 
Us font plus, ils s'aiment. 

M. DE LA SAUSSAYE. 
C'est pourtant moi qui ai appris cela a Madame. 

M. DE COURVILLERS. 

Ah, mes enfans, je suis charme de faire votre bon- 
heur. 

M. DE LA SAUSSAYE. 
Je savais bien que je ferais reussir ce mariage-la. 

M. DE SAINT-CLET, en souriant. 

Je vous crois bon ami, Monsieur ; mais je vous 
prierai, de ne vous jaraais meler de mes affaires. 

M. DE LA SAUSSAYE. 

Comme vous voudrez ; car cela ne donne que de 
1'embarras. 

M. DE COURVILLERS. 

Passons dans mou cabinet, pour tout regler et hater 
le jour qui doit vous rendre heureux. 






LA SONNETTE. 



13- 



PEHSONNAGES. 

M. VICTORIN, Commissaire des Gueires. En 

peiit uniforme, sans chapeau ni epee. 
MMB. VICTORIN. En robe de taffetas, petit manttau 

de gaze blanche a flews. 
LE CHEVALIER DU PARC. 
M. DE SAINT-VIGNARD. 
M. DE LA VIROUX. 

L* Scene est dans une mile de garnison, d la porte de M, 
Vidorin, la nuit. 



LA SONNETTE. 



MOT DTJ PROVE RBE. 

PLDS DE BRUIT QU DK BKSOGHE. 



SCEJVE I. 

MME. VICTORIN, M. VICTORIA. 

M. VICTORIN. 

QUELLE fantaisie de vouloir vouspromener al'heure 
qu'il est! il ne fait point chaud du tout : en verite les 
femmes sont bien extraordinaires ! 

Mme. VICTORIN. 

Et les maris ne sont gueres complaisants. Cepen- 
dant vous dites que vous m'aimez? 

M. VICTORIN. 
Surement, je vous aime. 

Mme. VICTORIN. 

Yous allez peut-etre croire que je ne vous aime pas, 
raoi. 

M. VICTORIN. 
Je ne dis pas cela. 

Mme. VICTORIN. 

Pourquoi done me truover ridicule ? 

M. VICTORIN. 
Eh bien, je vous demande pardon. 



212 LA SOJJNETTE. 

Mine. VICTORIN. 

Vous ne m'auriez pas dit eela avant d'etre mon 
mari : convenez qu'il y a deux ans. . . . 

M. VICTORIN. 
Je vous dis que j'ai tort. 

Mme. VICTORIN. 

Helas! pourquoi ne peut-on pas rester amans apres 
le manage! 

M. VICTORIN. 

Croyez-vous que je ne le suis plus? 

Mme. VICTORIN. 

Mais pourquoi ce ton brusque, indifferent et froid, 
que vous avez toujours? Est-ce qu'il y a une espece 
de honte a traiter aussi-bien sa fern me que celle d'un 
autre ? 

M. VICTORIN. 
Vous traite-je moins bien pour cela? 

Mme. VICTORIN. 

Je ne vous reproche que le ton : pourquoi faut-il 
avoir toujours Pair excede de ce que 1'on aime ? pren- 
dre un ton ironique, qui en verite ne saurait plaire. 

M. VJCTORIN. 

Le prejuge peut en etre cause ; et les exeroples des 
nouveaux maries, qui dans les premiers momens sont 
bien eunuyeux, font craindre sans doute de leur 
ressembler. 

Mme. VICTORIN. 

Toutes ces raisons sont peu satisfaisantes. Quant 
a la promenade que vous croyez que je veux vous 
faire faire, vous vous trompez. 
M. VICTORIN. 
Pourquoi done sortir? 

Mme. VICTORIN. 

Nous n'irons pas plus loin. 

M. VICTORW, 

Vous conviendrez que vous avez des idees bien 
extraordinaires, et qu'il n'est pas etonnant que 



LA SONNETTE. 213 



Mme. VICTORIN. 

Point du tout. 

M. VICTORIN. 

Point du tout est fort bon. Et le chien de basse- 
cour, que vous avez emprunte a votre frere, par ex- 
emple,pour une nuit, qu'en voulez-vous faire ? 
Mme. VICTORIN. 

C'est ce que je veux vous expliquer. 

M. VICTORIN. 
Et il faut que ce soit ici ? / 

Mme. VICTORIN. 
Oui. 

M. VICTORIN. 

A la bonne heure; puisque vous le voulez, il faut 
bien que cela soit. 

Mm. VICTORIN. 
Ecoutez-moi. 

M. VICTORIN. 

Voyons. 

Mme. VICTORIN. 

Vous connaissez le ton avantageux du Chevalier 
Du Pare ? c'est un de ces enfans gates de Paris. . . . 

M. VICTOKIN. 

A peu-pres, qui ne servent que pour pouvoir porter 
une plume a leur chapeau. 

Mme. VICTORIN. 

Vous savez que plusieurs Officiers dn meme Regi- 
ment m'ont rendu des soins assez publiquement et 
inutilement ; ils en sont convaincus ; ils 1'ont meme 
dit au Chevalier Du Pare. Le Chevalier Du Pare 
renait d'arriver; il neles entretenait que des femmes 
de Paris, des rigueurs qu'elles avaient essuyees de sa 
part, parce qu'il ne pouvait pas y suffire, lorsqu'il 
m'apper^ut a Passemblee. II se recria, fit 1'etonne de 
trouver en Province quelqu'une d'aussi-bien; il le dit 
a tout le monde, et se fit detester des autres femmes. 



214 LA SONNETTE. 

M, VICTORIN. 
C'est debuter a merveilles. 

Mme. VICTORIN: 

On lui dit que je vengerais les femmes de Paris de 
ses rigueurs. 

M. VICTORIN. 
Vous? 

Mme. VICTORIN 

Oui: il repondit que surement je ne lui resisterais 
pas, et il cut 1'impertinence de le parier lememe soir 
avec ses camarades, en soupanta, Pauberge; cela me 
revint. 

M VICTORIN. 

II commence a faire froid, vous me contejez tout 
cela dans la maison toutaussi-bien. 
Mme. VICTORIN 

Un moment; vous allez savoir pourquoije vous ai 
amene ici. Le Chevalier Du Pare entreprit de gagner 
son pari; je le requstres-bien; il me donna de mau- 
vaisvers,de plattes chansons; je trouvai tout cela 
charmant: on me rendait compte des progres qu'il 
disait avoir fait. II eut la hardiesse de me demander 
un rendez-vous lanuit; je lui repondis que j'y songe- 
rais, et hier je lui ai envoye la clef de la porte, en lui 
mandant qu'il pourrait venir ce soir, de bonne-heure 
meme; parce vous iriez a la campagne. 
M, VICTORIN. 

Etes-vous folle done? 

Mme. VICTORIN. 

Non, non. II est vrai qu'il y aura peut-etre de 
quoi rire. 

M. VICTORIN. 

C'est done pour cela que vous m'avez tant press? 
aujourd'hui d'aller a Morinval ? Vous croyiez que j'y 
coucherais. 

Mme. VICTORIN. 

Justement: c'est a cause de cela que je vous ai prie 
de revenii^ Voyez comme cela est consequent ; et 



LA SONNETTE. 215 



puis je vous aurais dit tout ce queje viensde vous 
dire, et ce que vous allez savoir. 

M. VICTORIN. 

Mais pourquoi lui dormer la clef de la porte ? Je 
parie qu'il 1'a montree de> a tous les Officiers de son 
regiment. 

Mme. VICTORIN. 
Taut ririeux; c'est ce que je veux. 

M. VICTORIN. 

Je ne sais pas a quoi vous en voulez venir; mais en 
garnison, il faut toujours qu'une femme evite les 
histoires ou elle peut avoir part. 

Mme. VICTORIN. 

Je vous reponds que celle-ci ne me fera point de 
tort. Je lui ai recommande sur-tout de ne point faire 
de bruit en entrant, de peur de reveiller les domes- 
tiques, que j'enverrai coucher de bonne-heure. 

M. VICTORIN. 

Voyons comment vous sortirez de-la? 

Mme. VICTORIN. 
II faut que vous m'aidiez. 

M. VICTORIN. 

Moi? 

Mine, VICTORIN, 
Oui, je n'ai voulu me confier qu'a vous. 

M. VICTORIN. 
Que faut-il que je fasse ? 

Mrae. VICTORIN. 

Que vous attachiez la corde de la sonnette qui est 
aupres de la porte, de mainiere qu'on ne puisse pas 
1'ouvrir sans qu'elle sonne. 

M. VICTORIN, 
Cela est bien aise. 

Mme. VICTORIN. 

Kile fera du bruis qui eveillera le chien, qui sera 
lache v et qui viendra aupres de la porte: jgne crois 



216 LA SONNETTE. 



pas pour lors que le Chevalier Du Pare ose entrer. II 
passera peut-etre la nuit comme eel a, ettout le monde 
se raoquera de lui. 

M, VICTORIN, 

Vous etes bien folle! Aliens, je m'en vais attacher 
la sonnette. II etait bien necessaire d'etre dans la 
rue pour me center tout cela. Je n'ai jamais vu de 
nuit d'ete aussi froide. Allons, allons, passez. (lls 
rentrent tons les deux.) 



SCEJVE II. 

M. DE SAINT-VIGNARD, M. DE LA VIROUX, avec desfusiUs 

M. DE SAINT-VIGNARD, appelant, has. 
LA VlROUX. 

M. DE LA VIROUX. 

Me voila. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 

II vient d'entrer quelqu'un chez Madame Victorin ; 
si c'etait le Chevalier? 

M. DE LA VIROUX. 

Comment veux-tu que ce soit lui, Jpuisque nous 
1'avons laisse a table? 

M. DE SAINT-VIGNARD^ 
II pourrait avoir couru. 

M. DE LA VIROUX. 

Et par ou? nous 1'aurions rencontre; il n'aurait pas 
pris le plus long, apparemment. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 

N'aurait-il pas pu passer a droite, au lieu de passer 
a gauche? 

M. DE LA VIROUX; 
Bon, ban; plac,ons-nous, j'entends quelqu'un. 



LA SONNETTE. 217 



M. DE SAINT-VIGNARD: 
Restes-tu la? 

M. DE LA VIROUX. 
Oui. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Je m'en rais de 1'autre cote. 

M, DE LA VIROUX. 
Ne parle done pas. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Non, non. 

M. DE LA VIROUX, rnenant. 

Je me suis trompe; il ne vient personne. 

M, DE SAINT-VIGNARD. 

Tu crois done que Madame Victorin, veut se moquer 
de Du Pare? 

M. DE L\ VIROUX. 
J'en suis persuade. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 

Et moi aussi; mais ce que nous faisons ici en ce 
eas-la ne servira a rien pour notre pari! 

M. DE LA VIROUX. 

Pour le pari, non; mais nous nous amuserons tou- 
jours a I'impatienter. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 

Je ne saurais croire que ce soit reellement la clef 
de la porte, qu'il nous a montree. 

M. DE LA VIROUX. 

Nous verrons. Allons, je crois que le roila. Je 
1'entends chanter. 

M. DE SAINT-VIGNARD, 

Cela est bon. 



19 



218 IA SONNETTE. 



SCEJVE III. 

L Chevalier DU PARC, M. DE SAINT- VIGNARD, M. DE LA 
VIROUX. 

M. DE LA VIROUX, 
Qui va la? 

Le Chevalier DU PARC. 

Officier. 

M. DE LA VIROUX. 
On ne passe pas. 

Le Chevalier DU PARC. 
Pourquoi cela? 

M. DE LA VIROUX. 
C'est la consigne. 

Le Chevalier DU PARC. 

Que diable est-ce quecela veutdire! N'est-ce pas 
ici la rue de la Place au charbon? 

M. DE LA VIROUX. 
Oui, mon Officier. 

Le Chevalier DU PARC. 

H ne doit pas y avoir de sentinelle. 

M. DE LA VIROUX. 
Pardonnez-moi, toujours. 

Le Chevalier DU PARC. 

Ah, je m'en vais par 1'autre cote. (11 s'en va et re- 
parait.} 

M. DE LA VIROUX. 
Songe a toi. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Ne t'embarrasse pas. 

Le Chevalier DU PARC. 
Je passerai surement par ici. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Quivala? 



LA SONNETTE. 219 



Le Chevalier DU PARC. 

Officier. 

M. DE SAINT-VJGNARD. 
Ou est votre feu ? 

Le Chevalier DU PARC. 
Je n'ai point de feu, 

M. DE SAINT-VIGNARD. 

On ne passe pas. 

Le Chevalier DU PARC, 

C'est un tour qu'on me joue. Sentinelle? 
M. DE SAINT-VIGNARD. 

Mon Officier. 

Le Chevalier DU PARC. 

De quelle compagnie etes-vous? 

M. DE SAINT- VIGNARD. 

De la compagnie De la Viroux. 

Le Chevalier DU PARC. 
Je veux voir un peu. 

M. DE SAINT.VIGNARD, 
Ne m'approchez pas. 

Le Chevalier DU PARC. 

Bon! c'est Saint- Vignard ! Je savais bien qu'il 
n'y avait pas de sentinelle ici. Qui est Fautre la-bas? 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
C'est La Viroux. 

Le Chevalier DU PARC. 

Vous vouliez done me faire perdre le pari, tous les 
deux. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Tu le perdras bien sans cela. 

Le Chevalier DU PARC. 

La Viroux? 

M. DE LA VIROUX. 

Eh bien? 

Le Chevalier DU PARC. 
Allons: allez-vous-en tous les deux. 



LA SONNETTE. 



M. DE LA VIROUX. 

Non, nous voulons roir si tu entrerasdans la mai- 
son de Madame Victorin. 

Le Chevalier DU PARC. 
Je te dis que j'ai la clef. 

M. DE SAINT- VIQNARD. 
Mais 1'on a peut-etre change la serrore. 

Le Chevalier DU PARC. 

Ne faites pas de bruit, et venez tons deux aupres 
de la porte: car on m'a recommande d'entrer bie 
doucement, de peur d'eyeiller les domestiqnes. 
M. DE LA VIROUX. 

Ne crains rieu. 

Le Chevalier DU PARC, nieltant la clef dans la serrurt. 

Tiens, vois si la porte ne s'ouvrira pas. (Elle 
s'oucre; mais lorsquil la pousse, la sonnette sonne, et un 
gros chien vient en-dedans contre la porte et abboie. Ils 
s'eloignent bien vile tous les trois. MM. De Saint-Vi- 
gnard et La Viroux en riant. ) 

M. DE SAINT-VIGNARD, LA VIROUX. 
Ah, ah, ah, ah, ah. 

Le Chevalier DU PARC. 
Mais voulez-vous bien ne pas faire tant de bruit. 

M. DE SAINT-VIGNARD. LA VIROUX. 
Ah, ah, ah, ah, ah. 

Le Chevalier DU PARC. 
Paix done. 

M. DE LA VIROUX. 

II n'y ajamais eude sonnette a la porte de Ma- 
dame Victorin. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 

Ni de chien dans sa maison, a ce qu'il me sein- 
ble. 

M. DE LA VIROUX. 

De chien? mais cela me rapelle qu'hier elle demanda 
a son frere de lui preter celui-la. 



LA SONNETTE. 221 



M. DE SATNT-VIGNARD. 
C'etait pour recevoir Du Pare. 

Le Chevalier DU PARC. 

J'espere, qu'ayant entendu ce bruit-la, elle anra 
fait attacher le chien, et qu'elle aura ote la sonnette, 
pour 1'empecher d'aboyer. 

M. DE LA VIROUX. 

Ma foi, je le crois aussi: elle est peut-etre a present 
dans la crainte que tu ne revienne pas. 
M. DE SAINT-VIGi\ARD: 

Je la plains bien sincerement; il n'y a pas deux 
homines comme Du Pare dans le monde; etquand une 
femme a eu le bonheur de lui plaire, elle ne doit plus 
etre malheureuse. 

Le Chevalier DU PARC. 

Messieurs, vous plaisantez. 

M. DE SATNT-VIGNARD. 

Non, vraiment. 

Le Chevalier DU PARC. 

Vous voudriez bien etre a ma place. 

M. DE LA VIROUX. 
Ah, pas encore. 

Le Chevalier DU PARC. 

II me semble que je n'entends rien. 

M. DE SA1NT-VIGNARD. 

Non: allons. 

Le Chevalier DU PARC. 

Que diable, restez-la. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Ah, comme tu voudras. 

M. DE LA VIROUX. 

Oui; mais il ne faut pas qu'il fasse semblant d'en- 
trer, et qu'il s'en aille. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Oui, oui; approchons-nous. 

19* 



LA SONNETTE. 



Le Chevalier DU PARC. 

Ne faites done pas de bruit. 

M. DE LAVIROUX. 

Non, non. (11$ approchent tousles trois. Le Che- 
valier Du Pare ouvre, le bruit de la sonnette recommence, 
et le chien aboie encore plus fort, MM. De Saint-Vi- 
gnard et De la Viroux rient encore en s'eloignant de la 
porte.} 

Le Chevalier DU PARC. 

Eii verite, je ne sais pas ce qu'il y a de si plaisant 
a ce!a. 

M. DE SAINT- VIGNARD. 

Comment, d'avoir la clef, et de ne pas entrer. 

M. DE LA VIROUX. 
C'est une bien bonne clef que celle-la! 

M. DE SAINT-VIGNARD. 

II n'a pas d'attention uon plus; on lui recommande 
de ne -pas faire de bruit, et il fait un tintamare de tous 
les diables. 

M. DE LA VIROUX. 
Ah, oui; cela n'est pas honnete. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 

Sans dout.e; quand on a le bonheur d'etre airae d'une 
femme, il faut la menager. 

M. DE LA VIROUX. 

Cependant c'est sa faute a elle: que n'empeche-t- 
elle la sonnette? 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Cela est vrai; a sa place, j'entrerais toujours. 

M DE LA VIROUX. 
Oui mais il y a le chien. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Est-ce quetu craindrais le chien? 

Le Chevalier DU PARC. 

Le chien P 



LA SONNETTE. 223 



M. DELAVIROUX. 
Je le connais, moi; il est bien fort. 

Le Chevalier DU PARC. 

Mais, Messieurs si vous etiez a ma place, qu'est-ce 
que vous feriez? 

M, DE SAINT- VIGNARD. 

Moi, j'entrerais surement. 

M. DE LA VIROUX. 
Et moi aussi; je n'en voudrais pas avoir le dementi. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 

Oui; mais nous perdrons le pari, en le conseillant 
comme cela. 

M. DE LA VIROUX. 
II faudra bien tot ou tard qu'il y renonce. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Non pas, si le chien s'endort. 

Le Chevalier DU PARC. 

Messieurs,vous etes de mauvais plaisants. Allons, 
laissez-moi, par grace. 

M. DE LA VIROUX. 

Cela ne se peut pas, tu le sais bien. (Le Chevalier 
Du Pare, va encore pour entrer; ineme bruit de la sonnettt 
et du chien. 

Le Chevalier DU PARC. 

Le diable emporte et la sonnette et le chien! 

M. DE SAINT-VIGNARD. 

Ce que je trouve d'etonnant, c'est que personne ne 
remue dans la maison. 

M, DE LA VIROUX. 
Ne parle done pas si haut, j'entends quelqu'um 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
On ouvre une fenetre, je crois. 

M. DE L\ VIROUX. 
Oui; paix, paix. 






224 LA SONNETTE. 



SCENE IV. 

L Chevalier DU PARC, M. DE SAINT- VIGN ARD , M. DE LA 
VIROUX, M. VICTORIN. 

M VICTORIN, d lafenetre. 

MONSIEUR le Chevalier Du Pare ? 

Le Chevalier DU PARC. 

Reponds pour raoi, Saint-Vignard. 

M. DE SAINT-VIGNARD, 

Ah, ah, vous n'etes pas encore couche, Monsieur le 
Cominissaire ? 

M. VICTORIN. 

C'est vous, Monsieur De Saint-Vignard? 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Oai, vraiment, je passe par ici. 

M.VICTURIN, 

Oui ; mais vous avez avec vous Monsieur le Che- 
valier Du Pare; n'est-cepas? 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Pourquoi me demandez-vous cela? 

M. VICTORIN. 

Je ne vous le demande pas, car j'en suis siir. Ma- 
dame Victorin, vient de me dire qu'il avait parie qu'il 
entrerait chez elle la nuit. 

M. DE LA VIROUX, aw Chevalier Du Pare. 

On e moque de toi. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Paix done. 

M. VICTORIN. 

Elle le prie de icnoncer a ce projet; parce qu'elie a 
grand? envie de dormir. 

Le Chevalier DU PARC, 60*. 

Dis qu'elie m'a doune la clef ; pour la confoudrc 
vis-a-vis de son mari. 



LA SONNETTE. 225 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Mais. . . . 

M. DE LA VIROUX. 

Dis, dis; nous saurons plus completement comme 
elle le joue. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 

On dit qu'il n'apas tort; puisque Madame Victoria, 
lui avait donne une clef pour entrer. 

M. VICTORIN. 

Cela est vrai, elle lui a donne une clef ; mais elle 
le prie d'etre persuade qu'avec cette clef on reste a 
la porte. 

M. DE LA VIROUX. 
Fort bien. 

M. VICTORIN. 

Qu'en Province, celui qui fai| le plus de bruit, ne 
reussit .pas toujours aupres des lemmes ; et qu'on ne 
fait souvent qu'eveiller les voisins, saris alarmer per- 
sonne. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Cela arrive quelquefois, Monsieur le Comnaissaire. 

M. VICTORIN. 

Vous chargez-vous de dire tout cela a Monsieur le 
Chevalier Du Pare? 

M. DE SAINT-VIGNARD. 

Ne vous inquietez pas; il le sait deja. 

M. VICTORIN. 

Ah, je vous entends. En ce cas-la, je vous souhaite 
a tous le bon soir. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Et la clef, ne la voulez-vous pas ? 

M. Vic FORIN. 

Non,non; laissez-la dans la serrure, ceta est egal. 
(// se retire.) 

I 



226 LA SONNETTE. 



SCEJVE V. 

M. DE SAINT-VIGNARD, Le Chevalier DU PARC, M. DE LA 
VIROUX. 

Le Cheralier DU PARC, jettant la defavec dtjni. 

TIENS, la voila, ta chienne de clef. 
M. DE LA VIROUX. 
Ah! tu devais la garder pour une autre fois. 

Le Chevalier DU PARC. 

Aliens, aliens nous coucher. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 
Tu conviendras bien, avant, que tu as perdu le pan. 

M. DE LA VIROUX. 
Et que tu as ete berne en plein. 

M. DE SAINT-VIGNARD. 

Dis que les ferames de ce pays-ci ne se connaissent 
pas en vrai merite. 

M. DE LA VIROUX. suivant le Chevalier Dv Pare. 
Ou vas-tu done ? Tu es bien presse. 

M. DE SAINT-VIGNARD, 
Attends, attends-nous, (Us s'cnwnf.) 



LA RECOMMANDATION. 



PEHSONNAGES. 

M. DE LA BRUYERE, Conseiller-d' Etat. Habit 

noir, perruqtte de ConseHler-d'Etat. 
MME. DE LA BRUYERE. Coi/ee en cheveux, et 

point habillee. 
LA COMTESSE DE SAINT-LEGER. Bien mise, 

avec un collet monte. 
M. DUMONT. Habti, et veste grwc, boutons rf'or, 

chapeau et epee . 
LE GRAND, Valet-de-Charabre de Madame de la 

Bruyere. Habit rouge comple.t, a boutons (Tor. 

La Scene est chez Madame de la Bruyere, dans son 
Boudoir. 



LA RECOMUIANDATION. 



MOT DU PROVE RBE. 

AVEC LES HOXSETES GENSj 1L N* A RIEN A PBRDRE. 



SCEtfE I. 

MME. DETA BRUYERE, M. DE LA BRUYERE. 

Mme. DE LA BRUYERE, luant,un moudwir d la main. 
Qui est la?. . .Ah, c'est vous, Monsieur. 

M. DE LA BRUYERE. 
Dans quel etat vous voila ? 

Mme. DE LA BRUYERE. 
^Vous me voyez dans le plus grand attendrissement. 

M. DE LA BRUYERE. 
Quoi, tonjours avec vos Romans? 

M. DE LA. BRUYERE. 
Oui, celui-ci est charmant! 

M. DE LA BRUYERE. 
Bon; c'est toujours la meme chose. 

Mme. DE LA BRUYERE. 

Vous le croyez, et vous n'en avez peut-etre jamais 
lus. 

20 



230 LA RECOMMANDATION. 



M. DE LA BRUYERE. 

Pardonnez-moi, autrefois au College; mais c'est du 
teins perdu. 

Mme. DE LA BRUYERE. 

Je ne trouve pas cela. Quand des gens vraiment 
vertueux eprouvent des inalheurs qu'ils pourraient 
faire cesser, s'ils etaient capables de renoncer a. I'hon- 
neur, a la vertu, ces situations sont si interessantes, 
si touchantes, que je voudrais connaitre ces mal- 
heureux, pour pouvoir les consoler, adoucir leurs 
rnaux, les partager; ce desir est une jouissance de- 
licieuse! 

M. DE LA BRUYERE. 

Vous n'avez pas besoin de ces livres-la, pour jouir 
de toute la delicatesse, de toute la sensibilite de votre 
urae. 

Mme. DE LA BRUYERE. 

A quoi bon me flatter? Je suis bien-aise que vous 
ayez bonne opinion de moi,certainement; mais con- 
venez que vous seriez fache de me voir de 1'orgueil? 

M. DE LA BRUYERE. 
Je ne vous en crois pas capable. 

Mme. DE LA'BRUYERE. 

Et moi, je craindrais d'etre toute prete a en avoir, 
etant louee par vous. 

M. DE LA BRUYERE. 

Pourquoi ne pas louer ce qu'On aime; pourquoi ne 
pas lui rendre justice? 

Mme. DE LA BRUYERE. 

Ah,parce que lorsque Ton aime, on peut s'aveugler 
sur 1'objet de son amour, et en lui supposant une per- 
fection aussi grande, on peut 1'empecher d'acquerir la 
veritable. Quand on est bien content de soi, on est 
bien pres de meriter de ne plusl'etre. 
M. DE LA BRUYERE. 
Pourquoi cela? 

Mme. DE LA BRUYERE. 
Mon Dieu, 1'on est si recompense de faire le bien ; 



LA RECOMMANDATION. 231 

on goute une si grande satisfaction, qu'il n'y a pas un 
grand merite a s'en occuper. 

M. DE LA BRUYERE. 

C'est poussertrop loin le scrupule: lorsque les au- 
tres en jouissent, c'est toujours bien fait, n'importe 
quel en estle priucipe. 

Mme. DE LA BRUYERE. 

Vous parlez en homme d'etat, ainsi chacun de nous 
fait son metier. 

M.^ DE LA BRUYERE. 

Vous faites bien celui d'une femme qui merite 
1'estime et 1'amour de son mari . 

Mme. DE LA BRUYERE. 

Comment ne serais-je pas occupee de plaire a 
1'homme que j'aime et que j'estime le plus? Notre 
bonheur commun depend de nous; vous pensez assez 
solidement pour fuir les gens frivoles, legers ou per- 
fides; comment ne les hairais-je pas, et comment pour- 
rais-je les craindre? L'amour ne se trouve pas tou- 
jours avec 1'estime; mais quand ils sont reunis, rien 
ne peut detruire un attachment de cette espece. 

M. DE LA BRUYERE. 

Je suis bien-aise de vous voir cette fa$on de 
penser. 

Mme, DE LA BRUYERE. 

Si vous etiez capable de quelques gouts passagers, 
je vous plaindrais; parce que les remords ne vous en 
laisseraientpasjouir tranquillement. On n'est point 
jaloux de ce qu'on estime veritablement. 
M. DE LA BRUYERE. 

Vous me charmez! je ne vous ferai point de ces 
protestations, ridicules souvent ; parce qu'on ne peut 
pas repondre d'une faiblesse quand on est homme; 
mais ces remords dont vous me paries, m'effraient 
si fort, que je me crois au-dessus de danger. 

Mme. DE LA BRUYERE, 

Ayez de la confiance en moi, et nous nous aimerons 
toujours. 



232 LA RECOMMANDATION. 

M. DE LA BRUYEYE. 

Dites une estime reciproque, une amitie durable 
nous reunira sans cesse; le passage de 1'amour a 1'am- 
tie sera insensible, et 1'habitude du bonheur 1'etablira 
si vivement en nous, que rien ne pourra le detruire. 

Mine. DE LA BRUYERE. 

Vous me charmez chaque jour de plus en plus: 
oui. . . . 



SCEJVE II. 

Mme. DE LA BRUYERE. M. DE LA BRUYERE, LA COM- 
TESSE. LE GRAND. 

LE GRAND. 
MADAME la Comtesse de S. Leger. 

M. DE LA BRUYERE. 
Que veut cette fename? 

Mme. DE LA BRUYERE. 

Elle aurait etc bien surprise, si elle nous arait en- 
tendus. 

La COMTESSE. 

Madame, je suis desesperee de ne m'etre pas trou- 
vee chez moi, lorsque vous m'avez fait 1'honneur d'y 
veuir. 

Mme. DE LA BRUYERE. 
II est vrai, Madame, qu'onne vous trouve guere. 

La COMTESSE. 

Oui, je sors beaucoup ; pour Monsieur de la Bru- 
yere, on ne le voit nulle part, et depuis Foutainebleau, 
je ne 1'ai pas rencontre une seule fois. 
M. DE LA BRUYERE. 
Cependant la semaine derniere a Versailles... . 



LA RECOMMANDATIOX. 233 



La COMTESSE. 

Eh mon Dieu oui: a propos, je ne sais ce queje di. 
Madame, comment vous trouvez-vous de ce tems-lu ? 

Mrae. DE LA BRUYERE. 

Mais, Madame, assez bien. 

La COMTESSE. 

Vous etes bienheureuse, pour moi il y a des jours 
ou je suis aneautie et, si celadure. ... a propos, Ma- 
dame, aimez-vous toujours les Tragedies? 

M. DE LA BRUYERE: 
Oui, Madame, et beaucoup. 

La COMTESSE 

Vous en allez avoir une nouvelle, a ce qu'on m'a 
dit, qui sera admirable; j'ai fait louer une loge,parce 
que je n'en ai pas a ce spectacle-lu, je ne le puis souf- 
frir; je ne vais qu al'Opera et aux Italiens; mais pour 
cette piece-la, je veux absolument la voir : si vous 
n'aviez pas de loge, et que vous voulussiez. . . 

Mine. DK LA BRUYERE. 

Ma belle-soeur aura la sienne, Madame; mais je ne 
vous en suis pas moins obligee de votre offre. 
La COMT^SE. 

C'est qu'on entend parler pendant huit jours d'une 
piece nouvelle, etquand on n'est pas aufait, cela en- 
nuie a mourir. Les livres nouveaux par la meme r:\i- 
son, me mettent au desespoir; c'est la memo chose. 

M DE LA BRUYERE. 

Quoi, Madame, vous n'aimez pas la lecture? 
La COMTESSE. 

Pardonnez-moi, assez, quaud jc travaille surtout 
cela me distrait; mais autrement cela fait perdre trop 
de terns: j'ai toujours du monde, je sors beaucoup et on 
ne peut pas suffire a tout ce que 1'on a a faire. D'un 
autre cote mes voyages de Versailles. . .. 

2C* 



234 tA RECOMMANDATIOPf. 



M. DE LA BRUYERE. 

Mais la, Madame, n'auriez-vouspas le terns de lire 
pendant vos semaines ? 

La COMTESSE. 

Non vraiment, j'ecris que c'est affreux! etpuis j'ai 
commence un ouvrage charmant, je ne saurais le quit- 
ter; j'ai deja fini un fauteuil. . . . Madame, il faut que 
je vous disc comment il est. 

Mme. -DE LA BRUYERE. 

Voyons, Madame, parce que je veux faire un 
meuble. 

La COMTESSE. 

Oh, il faut que vous fassiez le mien. Imaginez, 
Madame, un fond. . . je ne peux pas vous bien dire. . . 
ce n'est pas jaune, ce n'est pas blanc; c'est soufre 
pale, oupaille; oui c'est paille: un ruban couleur de 
noisette et bleu, qui entoure un faisceau de roses, 
qui fait la bordure; le milieu, des pavots et des lis, 
avec des grenades et des instrumens de musique- 

Mme. DE LA BRUYERE. 
Cela doit etre superbe! 

La COMTESSE. 
Vous imagiuez bien? 

M. DE LA BRUYERE. 

Et vous vous assierez sur des instrumens de mu- 
sique? 

La COMTESSE. 

Oui vraiment. Mais a propos, vous avez raison, 
cela est absurde! aliens, me voila degoutee de mon 
meuble, je ne 1'acheverai pas. Ah^a, je ra'en vais 
voir Madame votre soeur. 

Mme. DE LA BRUYERE. 
Eh bien, passez par ici. 

La COMTESSE. 
Voulez-vous bien, Madame? 



LA RECOMMAJVDATION. 235 

Mme. DE LA BRUYERE. 
Sans doute, c'est plus court. 

La COMTESSE, 

Ah, mon Dieu! j'oubliais: j'ai une affaire a vous, 
Monsieur de la Bruyere; c'est meme ce qui m'a fait 
sortir de bonne-heure; parce que plus tard je craignais 
de ne pas vous trouver. 

M. DELA BRUYERE. 
Voulez-vous bien me dire ce que c'est? 

La COMTESSE. 

C'est une persecution; mais vous n'en ferez que ce 
que vous voudrez. 

M. DE LA BRUYERE. 
Pourquoi ? Si cela vous interesse, je serai charme. . 

La COMTESSE. 

Vraiment cela m'interesse beaucoup; c'est-a-dire 
comme cela; c'est mon oncle qui me tournvente pour 
faire placer le fils de son Receveur, un joli sujet, il 
est la dans votre antichambre. 

M. DE LA BRUYERE. 
Voulez-vous que je le fasse entrer? 

La COMTESSE. 

Fi done! mon oncle pretend que vous avez des 
Bureaux; j'ai son memoire quelque part, voyons dans 
mon sac; bon! je 1'ai laisse chez moi. Enfin je lui 
dirai que je vous en ai parle; ra'en voila quitte. 
M. D2 LA BRUYERE. 

Mais si je pouvais. . . . 

La COMTESSE. 

Non, je ne veux pas vous tourmenter davantage la- 
dessus. Madame, vous voulez done bien que je passe 
par la? 

Mme. DE LA BRUYERE. 
Pour cela surement. 

La COMTESSE; 

Je reviendrai par ici, ainsi je vous verrai en sortanf . 



Q36 I^A RECOMMANDATION. 

Mme. DE LA BRUYERE. 
Je 1'espere bien. 

La COMTESSE. 

Ou voulez-vous done aller, Monsieur de la Bruyerer 
Ah ca, je dirai a mon oncle que cela ne se peut pas; 
me voila debarasse. Restez done la, je vous prie. 

M. DE LA BRUYERE- 
Puisque vous le voulez. . . 

La COMTESSE. 
Sans doute, sans doute. 



SCEIVE III. 

M. DE LA BRUYERE, MME. DE LA BREUYERE. 

Mme. DE LA BRUYERE. 
VOILA un homme bien recommande. 
31. DELA BRUYERE. 

Comment voulez-vous que cela soit autrenicnt, avec 
une femme comme celle-la? 

Mme. DE LA BRUYERE. 

C'est inconcevablc tout ce que'elle dit. Mais cet 
honime-la la croit fort occupee de son affaire. 

M. DE LA BRUYERE. 
Surement . 

Mme. DK LA BRUYERE. 

Tenez,cela me faitde la peinc; c'estpcut-Ctre quel- 
quc malheureux qui u'a aucune ressource. 

M. DE LA URUYKRE. 

Cela ne serait pasetonnant, il y a taut de gens qui 
rneurent de faim. 



LA RECOMMANDATION. 237 



Mme. DE LA BRUYERE. 

Monsieur, si vous pouviez faire quelque chose pour 
lui. 

M. DE LA BRUYERE. 
Mais je ne le connais pas. 

Mme. DE LA BRUYERE. 
C'est peut-etre reellemeut un bon sujet, voyez-le. 

M. DE LA BRUYERE. 

II peut etre bon sujet; mais il faut qu'il sache tra- 
vailler. 

Mme. DE LA BRUYERE. 
Avez-vous une place a dormer? 

M. DE LA BRUYERE. 
Oui, j'en ai une. 

Mme. DE LA BRUYERE. 

Eh bien, parlez-lui, vous jugerez facilementde quoi 
il est capable. S'il n'avait pas compte sur Madame 
de St. Leger, il aurait trouve quelqu'un qui 1'aurait 
mieux protege: ne m'otez pas cette satisfaction. 

M. DE LA BRUYERE. 
Ah, mondieu, de tout mon coeur. 

Mme. DE LA BRUYERE. 

Je voudrais que vous puissiez faire quelque chose 
pour lui; quand ce ne serait que pour faire sentir a la 
Comtesse, que quand on ne fait pas mieux les affaires 
dont on se charge, on ne devrait pas s'en nieler ; et 
qu'on y fait plus de tort que de bien. 
M. DE LA BRUYERE. 

Je m'en vais le faire entrer. (11 sonne,} 



238 1A RECOMMANDATION. 

SCEJYE IV. 

MMJ. DE LA BRUYERE, M. DE LA BRUYERE. LE GRAND. 

M. DE LA BRUYERE. 

N'Y a-t-il pas quelqu'un la-dedans qui attend Ma- 
dame de St. Leger? 

LE GRAND. 
Oui, Monsieur. 

31. DE LA BRUYERE. 
Faites-le entrer. 

LE GRAND. 

Monsieur, donnez-vous la peine d'entrer. 



SCENE V. 

MME. DE LA BRUYERE, M. DE LA BRUYERE, 
M. DUMONT. 

M. DE LA BRUYERE. 

C'EST de vous, Monsieur, que Madame de St. Le- 
ger m'aparle"? 

M. DUMONT. 
Oui, Monsieur. 

Mme. DE LA BRUYERE, dM.de la Bntyere. 
II a 1'air d'un honnete homme. 

M: DE LA BRUYERE. 

Oui. Mais, Monsieur, qu'est-ce que vous voudriez 
avoir? 

M. DUMONT. 
Est-ce que Madame la Comtesse de St. Leger, 



LA RECOMMANDATION. 



Monsieur, ne vous a pas donne monmemoire? 

M. DE LA BRUYERE. 
Non vraiment, elle 1'avait oublie. 

Mme. DE LA BRUYERE. 

Si vous en avez un, Monsieur, donnez-le, ou dites 
vous-meme votre affaire. 

M. DUMONT. 

Si Monsieur veut se donner la peine de lire, voila 
la copie du memoire que j'avais fait. 

M. DE LA BRUYERE. 

Voyons. (11 lit.} Quoi, c'est vous qui ravaillez dans 
les doiuaines ? 

M, DUMONT. 
Oui, Monsieur. 

M. DE LA BRUYERE. 
On vous avait desservi? 

M. DUMONT, 
Monsieur. . . * 

Mme. DE LA BRUYERE. 

Dites naturellement; il est tout simple de se plain- 
dre: c'est uue consolation qu'on ne doit pas se refuser. 

M. DUMONT. 

Si on le pouvait, sans faire tort a ceux dont on a a 
se plaindre, je crois que cela pourrait etre permis. 

Mme. DELA BRUYERE. 

Voila une faqon de penser tres-honnete. 

M. DE LA BRUYERE. 

Tenez, Monsieur Dumont, vous aviez une si bonne 
reputation, que je vous ai fait chercher partout; je 
vous ai demande a Monsieur De la Bonde, il m'a dit 
qu'il ne savait ce que vous etiez devenu. 

M. DUMO.NT. 
Je le crois bien, Monsieur; c'est lui qui m'a perdu. 

Mme. DE LA BRUYERE. 
Et comment cela? 



240 LA RECOMMANDATION.' 

M. DUMONT. 

J'avais eu le bonheur de plaire a M. De la Ron- 
diere,chez qui se tient le Bureau.-. . . 

M. DE LA BRUYERE. 

II m'a beau coup parle de vous, Monsieur De la 
Rondiere, c' etait ce qui m'avait donue envie de vous 
avoir. 

Mme. DE LA BRUYERE. 

Laissez-le done achever, Monsieur. 

M. DUMONT. 

Eh bien. Monsieur de la Bonde a profile de trois 
jours, que je n'ai pas pu quitter ma mere, qui etait a 
toute extreinite, pour me faire oter mon emploi. 
Mme. DE LA BRUYERE. 

C'est affreux! est-elle un peu a son aise, Madame 
votre mere? 

M, DUMONT. 

Ah, Madame; c'estla ce qui cause mon desespoir! 
avec mon emploi je 1'aidais a vivre, et je comptais en 
augmentant d'appointmens pouvoir mieux la soulager 
encore, et 1'on m'a ote toutes mes ressources ! 

Mme. DE LA BRUYERE, & M. de la Bmyere. 
Monsieur, est-ce que celane vous touche pas ? (a M. 
Dumont.) Et est-elle guerie du mains r 

M. DUMONT. 

Non, Madame: de cette maladie elle est devenue 
aveugle, et mon malheurl'a accablee de chagrin. Je 
vous demande bien pardon de vous exposer toutcela; 
maisje ne 1'aurais jamais fait, si votre bonte ne 
m'avait rassure, sans m'humilier. 

Mme, DE LA BRUYERE. 

J'aime beaucoup votre fac,on de sentir,et de penser, 
Monsieur Dumont. 

M. DE LA BRUYERE. 
Et moi aussi, et je vais vous le prouver. 

Mme. DE LA BRUYERE, a M. de la Brvyere. 
Ah, Monsieur, que je vous enaurai d'obligation! 



LA RECOMMANDATION. 241 

M. DE LA BRUYERE. 

Vous etes folle. Je suis trop heureux de pouvoir 
avoir Monsieur Dumont, s'il le veut bien. 

M. DUMONT. 
Monsieur, je suis penetre de reconnaissance. . , 

Mme. DE LA BRUYERE. 
Vous lui donnez done la place que vous avez ? 

M. DE LA BRUYERE. 
Non. 

Mme. DE LA BRUYERE. 
Ah, pourquoi? 

M. DELA BRUYERE. 

Parce qu'elle n'est pas assez bonne; mais comme 
mon secretaire est vieux et qu'il a besoin de se re- 
poser, voila la place que je lui oftre: il me faut quel- 
qu'un de confiauce, et je crois que je ne peux pas 
mieux choisir. 

Mme. DE LA BRUYERE. 

Ah, Monsieur, vous me faites un plaisir!. . 
M. DE LA BRUYERE- 

Et je pense meme, que pour qu'il puisse continuer 
de rendre a sa mere tous ses soins, sans se detourner, 
nous pourrions lui donner ici un logement. 

Mme. DE LA BRUYERE. 

Assureraent, j'allais vous le proposer: vous m'arez 

prefenu. 

M. D^S LA BRUYERE. 

Je suis charme que nous ayons eu la meme idee. 

Mme. DE LA BRUYERE. d .If. Duunont qui s'appuie sur unt ehtiit. 

Monsieur Dumont qu'avez-vous? 
M. DUMONT. 

Madame, je suis si saisi d'etonneraent d'admiration, 
que tout mon regret est de ne pouvoir pas TOUS te- 
moigner ma reconnaissance, comme je le desire. . . . 



242 I<A RECOMMANDA.TION. 



, 

SCEJNTE VI. 

Mme. DE LA BRUYERE. M. DE LA BRUYERE, LA COM- 
TESSE, M.DUMONT. 

M. DUMONT, allant d la Contuse. 

AH, Madame la Comtesse!. . . 

La COMTESSE, sechement a M. Dumont, 
Eh bien, pourquoi done etes-vous entre ici ? 
M, DUMONT. 

Ah, Madame!. . . je ne puis pas parler. . . . 

La COMTESSE. 

Mais, Monsieur, ce n'est pas ma faute si vous n'avez 
pas reussi: vous demandez une chose impossible, Mon- 
sieur de la Bruyere doit vous Pavoir dit, je lui ai don- 
ne votre memoire, 

M. DUMONT, etonni. 

Mais.... 

La COMTESSE. 

Je vous dis que j'ai fait Pimpossible: vous direz a 
mon oncle, que ce n'est pas ma faute. 

M. DUMONT. 

Jen'y comprends rien: quoi, ce n'est pas a vous, 
Madame, que je dois le bonheur qui m'arrive ? 

La COMTESSE. 

Quel bonheur done ? je crains que la tete ne lui ait 
tourne: il faut le renvoyer. Allons, en voila assez. 

Mme. DE LA BRUYERE. 

Non, Madame, la tete ne lui a pas tourne; mais il 
taut vous avouer ce qui est arrive. 

La COMTESSE, 

Quoi, reellement lui auriez-vous donne Pemploi que 
je demandais pour lui ? j'en serais charme; c'est un 



LA RECOMMANDATION. 243 

tres-honnete garden a qui je m'interesse vivement, et 
vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir. 

Mme. DE LA BRUYERE. 

La maniere dont vous vous y interessez, Madame ? 
m'a fait faire quelques reflexions et c'est moi qui ai 
engage M. dela Bruyere a le voir. 

La COMTESSE. 
Madame, je vous en fais tous mes remercimens. 

Mme. DE LA BRUYERE. 

Madame, vous ne nous en devez aucun, et c'est son 
merite qui a determine M. dela Bruyere ensa faveur. 

La COMTESSE. d M. de la Bruyere. 

Si je n'avais pas su ce qu'il valait, je ne vous en 
aurais pas parle non plus. Mon oncle viendra sure- 
ment vous remercier. A propos, M.de la Bruyere, j'ai 
i vous solliciter pour moi-meme. 

M. DE LA BRUYERE. 

Si vous solicitez aussi bien que pour les autres, vous 
devez etre sure de reussir. 

La COMTESSE. 

Vous plaisantez toujours: mais je vous en prie, 
ecoutez moi. J'ai un echange a proposer au Roi, 
d'une partie de terre qui pourrait lui conveair en me 
cedant une autre portion des domaines, qui m'agran- 
drait et rendrait ma terre bien plus agreable. Me fe- 
rez-vous ce plaisir-la? 

M. DE LA BRUYERE. 
C'est une chose a examiner. 

La COMTESSE. 

Eh bien, je vous apporterai tous mes papiers un de 
ces jours. 

M. DE LA BRUYERE. 

Ne vous donnez pas cette peine-la. Envoyez-les 
4 Monsieur Dumont; c'est lui qui a cette partie-la 
actuellement, et si ce que vos demandez est juste, je 
ne doute pas qu'il ne fasse valoir vos interets. 



244 LA RECOMMANDATION. 

La COMTESSE. 
Monsieur Dumont? je ne le connais pas, 

Mrae. DE LA BRUYLRE. 

II est pourtant devant vous, Madame; mon mari le 
prend pour secretaire. 

La COMTESSE, surprise. 

Quoi, Monsieur? Ah! mais j'en suis ravie! Mon- 
sieur Dumont, je vous recommande mon affaire au 
moins; j'espere qu'a la consideration de mon oncle, 
vous voudrez bien la rapporter favorablement. 

M. DUMONT. 

Madame, je serai trop heureux de pouvoir TOUS 
prouver combien je suis reconnaissant de toutes TOS 
bontes. 

La COMTESSE. 

Ne parlons pas de cela. Madame, vous ne roulez 
done pas de ma loge pour, la Piece nouvelle ? 
Mme. DE LA BRUYERE. 

Madame, sans mes engagemens, j'eu profiterais 
arec grand plaisir. 

La COMTESSE. 

Je m'enfuis, j'ai tout plein de visites a faire; je suis 
channel d'avoir eu 1'honneur de vous trouver. Ou 
allez-vons done ? je vous en prie. 

Mme. DE LA BRUYERE. 
Puisqne vous me le defendez absolument . . 

La COMTESSE. 

Vous vous moquez de moi. Aliens, Monsieur de 
la Bruyere, n'allez-vous pas encore vouloir^ me 
conduire aussi ? 

M. DE LA BRUYERE. 
Mais. . . 

La COMTESSE. 

Non, je veux que vous restiez. Monsieur Dumont, 
je me recommaBde a vous. J'espere que vous vien- 
drez nous voir? 



LA RECOMMANDATION. 245 

M. DUMOXT. 
Madame, j'aurai rhonneur de TOUS alter remercier. 



SCEXE VII. 

MHE. DE LA BRUYERE, M. DE LA BRUYERE, 
M. DUMONT. 

M. DE LA BRUYERE. 
Vous etiez la eu bonnes mains, Monsieur Dnmont. 

M. DUMONT. 

Quoi, Monsieur, est-ce que Madame la Comtesse 
ne vous avaitpas parle en ma faveur? 

Mme. DE LA BRUYtRF. 

Ah, d'une jolie maniere! Elle vous avail bieii r>.- 
commande. 

M. DUMOST. 
Je sens bien plus les obligations. . . 

M. DE LA BRUYERE. 

Vous n'en avez qu'a votre merite. Ne parlons plus 
de cela. Demain matin, je vous verrai? 

M. DLMO.YT. 

Oui, Monsieur, j'aurai cet honneur-la. Mais j'ai 
un scrupule , je crains d'oter une place a quelqu'un qoi 
vaut surement roieux que raoi. 

M. DE LA BRDYERE. 

Tranquil isez-vous, ce quelqu'un ne sera pas 
plaindre; 11 TOUS conuait de reputation, et il sera sure 
ment votre ami. 

Mme DE LA BRUYERE. 

Nous TOUS montrerons aussi demain Petablissement 
de Madame votre mere. 

21* 



246 LA RECOMMANDATION. 

M. DUMONT. 

Je ne sais si je veille, tant je suis etonne de tout 
ce qui m'arrive; mais je suis bien surduplaisir queje 
vais faire a ma mere et de tous les efforts qiie je ferai 
pour meriter toute ma vie autant de bontes. (II se 
retire.) 



SCENE VIII. 

MMK. DE LA BRUYERE, M. DE LA BRUYEBE. 

Mme- DE LA BRUYERE. 

JE me suis un peu rejouie de 1'embarras de la 
Comtesse. 

M. DE LA BRUYERE. 

Je n'ai pas pu m'empecher de la renvoyer pour son 
affaire & Monsieur Dumont. 

Mme DE LA BRUYERE. 
Oui, dont elle ne savait seulement pas le nom. 

M. DE LA BRUYERE. 
Cela m'a diverti, je 1'avoue. 

Mine. DE LA BRUYERE, 

Ce qu'il y a de sur, c'esl que voila une bien bonne 
journee pour moi. 

M. DE LA BRUYERE. 

Je vous reponds que c'est un tres-bon sujet que cet 
homme-la. 

Mme. DE LA BRUYERE. 
Je 1'aurais jure en le voyant. 

M. DE LA BRUYERE. 
Oil soupez-vous ce soir? 



LA RECOMMANDATION. 247 



Mme. DE LA BRUYERE. 

Chez ma mere. Y viendrez-vous ? 

M. DE LA BRUYERE. 
Un peu tard: et je vous ramenerai. 

Mme. DE LA BRUYERE. 

En ce cas-la je renverrai mes chevaux. A ce goir. 
Je vais m'habiller. Adieu, Monsieur. 

M. DE LA BRUYERE, en s'm allant. 
Vous etes bien contente. 

Mme. DE LA BRUYERE. 

Oh pour cela oui! 



LE COMEDIEN 

It O I R O E O I 8. 



PERSONA AGES. 

M. ROBINEAU, Procurer. En nbe-de-chambre, 

avec un bonnet de velours noir, et apres, en habit 

noir. 
M. ROBINEAU, son fils. En habit de matin,mvec wte 

canne, et point d'epee, cheveux naue$. 
ETIENNE, Laquais de Messieurs Robineau. Vieux, 

en vete, tablier blanc a bavette pointue, vieille ptr- 

ruque. 

La Scene est dant la Charnbre de M. Robineau, fils . 



LE COMEDIEN 

BOURGEOIS. 



MOT DU PROVERBE. 

BEAU PRECHER, QUI N'A. CCEUR DZ BIEN 



SCEJVE I. 

ETIENNE,rang-an< dans la Chambre. 

VOYEZ s'il reviendra ! J'ai toujours bien fait 
d'accommoder la perruque de son pere, sans cela 
j'aurais couru risque d'etre bien gronde. Car le pere 
et le fils, c'est un train! 1'un veut une chose, 1'aulre 
reut le contraire ; les peres et les enfans ne s'accor- 
dent janiais; ah, mon dieu, mon dieu, que j'ai bie 
feit de rester gar^on! 






252 LE COMEDIE N 



SCEJVE II. 

M. ROBINEAU, ETIENNE. 

M. ROBINEAU, sans paratire. 

ETIENNE! 

ETIENNE. 
Bon, voila le pere qui crie apres moi, a present. 

M. ROBINEAU. 
Etienne! Etienne! 

ETIENNE. 
On y va. 

M. ROBINEAU, en robt-de-chambre. 

Eh-bien, qu'est-ce que tu fais ici? 

ETIENNE. 
J'attends Monsieur votre fils. 

M. ROBINEAU. 
Comment mon fils, ou est-il alle ? 

ETIENNE. 

Je ne sais pas, Monsieur, je crois que c'est chez 
un Monsieur de la Comedie Fran^aise- 

M. ROBINEAU. 
Pourquoi faire ? 

ETIENNE. 
Pour apprendre son role. 

M. ROBINEAU. 
Comment son role! Est-ceqn'il joue la Comedie? 

ETIENNE. 

Oh, mon Dieu oui, que trop souvent. 

M. ROBINEAU. 
Trop souvent? 

ETIENNE. 
Pour cela oui; car il faut lui porter des habits de 



BOURGEOIS. 253 



toutes les couleurs, et tout cela m'ennuie, me fait 
lever matin et coucher tard. 

M ROBINEAU. 

Voila done pourquoi son Agrege dit qu'il ne le voit 
point. 

ETIENNE. 
Cela peut bien etre. 

M. ROBINEAU. 
II fallait me le dire. 

ETIENNE. 

Je croyais que vous le saviez. 
M. ROBINEAU. 
Etque je Papprouvais, n'est-ce pas? 

ETIENNE. 

Moi, ce n'est pas mon affaire de savoirsi vous 1'ap- 
prouvez ou non. 

M. ROBINEAU. 

Eh-bien, tu le verras; et s'illa joue encore et que 
tu ne m'en avertisses pas, je te chasserai. 

ETIENNE. 

Mais il me ferai peut-etre chasser aussi lui, si je 
vous rends compte de ce qu'il fait. 

M. ROBINEAU. 

Je ne serai pas le maitre, n'est-ce pas ? Songe a 
ce que je te dis. 

ETIENNE. 
Mais Monsieur. . . . 

M. ROBINEAU. 

Aliens, tais-toi. Je croisque je 1'entends; tu vas 
voir comme je vais lui laver la tete. 

ETIENNE. 
Ne dites pas que je vous ai dit. . . 



254 LE COME DI EN 



SCEtfE III. 

M. ROBINEAU, M. ROBINEAU, Jib. ETIENNE. 

M. ROBINEAU. 
EH-BIEN, Monsieur, d'oii venez-vous comme cela? 

M. ROBINEAU,Jib. 
Mon pere, je viens. . . 

M. ROBINEAU. 
Je le sais. 

M. ROBINEAU, Jib. 
En ce cas-la. . . 

M. ROBINEAU. 

Croyez-vous que je veuille avoir un comedien dans 
ma famille. 

M. ROBINEAU.Jib. 

Mais, mon pere, qui vous a dit que je veux me faire 
Comedien? 

M. ROBINEAU. 
Vous ne vous occupez pas d'autre chose. 

M. ROBINEAU, Jib. 

Mais, je croyais qu'a mon age, on pouvait quelque- 
fois s'amuser a jouer la Comedie. 

M. ROBINEAU. 

Tout cela fait perdre du terns: vous etudiea des 
roles, au lieu de faire votre Droit. 

M. ROBIN EAU.Jib. 
Mais mon pere, vous voulez me faire Avocat. 

M. ROBINEAU. 

Sans doute : par consequent il faut savoir son Droit, 
etadier les Coutumes, les Loix. 






BOURGEOIS. 255 



M. ROBINEAUJik. 
Oui, mais il faut savoir bien parler en public. 

M. ROBIN EAU. 
Et pour cela faut-il etre Comedien ? 

M. ROBINEAU, Jilt. 
Je ne dis pas cela. 

M. ROBINEAU. 

Voila pourtant ce que vous deviendriez, si je vous 
laissais faire. 

M. ROBINEAU. Jils. 
Je vous assure mon pere. . . 

M. ROBINEAU. 

Je vous assure mon fils, que vous ne jouerez plus 
la Comedie. 

M. ROBINEAU, ./ik. 

Quoi, je ne pourrai pas quelquefois la jouer avec 
mes amis? 

M. ROBINEAU. 

Non, Monsieur, je ne veux pas laisser fortifier en 
vous ce gout-la; en un mot, je ne veux pas avoir un 
Comedien dans ma famille, encore une fois. 
M. ROBINEAU,^/*. 

Mais mon pere. . . 

M. ROBINEAU. 

Mais, c'est un parti pris, et je charge Etienne tie 
me dire, si vous vous avisez de jouer davantage. 

M. ROBINEAU, ./to. 
Puisque vous ne le voulez pas. . . 

M. ROBINEAU. 

Prenez-y garde: je le saurai, et je vous mettrai sur 
le champ a Saint-Lazare. 

M. ROBINEAU, ./to. 
Moi? 

M. ROBINEAU. 
Oui, vous. 



2-56 LE COMEDIEN 

M. ROBINEAU.Jifc. 
Eh-bien mon pere, je ne jouerai plus. 

M. ROBIN EAU. 

Songez-y bien. (li a'enro et revient.) Vous me le 
promettez? 

M. ROBINEAU../M*. 
Oui, mon pere. 

M. ROB1NEAU. 
N ous verrons. (Jl sort. ) 



SCEJVE IV. 

M. ROBINEAU./k, ET1ENNE. 

M. ROBIN EAU,^, d'vn air occupi. 

ETIENNE ? 

ETIENNE. 
Monsieur! 

M. ROBINEAU,^. 

Tenez. . . 

ETIENNE. 
Voulez-vous vous habiller? 

M. ROBINEAU,./!/*. 
Non, pas encore. 

ETIENNE. 
C'est que j'ai affaire. 

M. ROBIN EAU./ik. 

Un moment. Tiens-toi la. (Jl le place d la droite 
du theatre.) 

ETIENNE. 
Pourquoi faire? 



BOURGEOIS. 257 



M. ROBIN EAU,JUs. 

Tu seras Junie. 

ETIENNE. 
Junie ? 

M. ROBINEAU,y5/j. 
Oui: moi, je fais Brittanicus. 

ETIENNE. 

Ma foivous serez tout ce que vous voudrez; mais 
il faut que je m'en aille. 

M. ROBIN EAU.jSk. 

Je ne te demande qu'un instant; c'est pour repeter 
une scene que Monsieur le Kain vient de me mon- 
trer. 

ETIENNE. 
Quoi, c'est encore de votre Comedie? 

M. ROBINEAU.yiZ*. 
Ce n'est rien te dis-je. 

ETIENNE. 

Apres ce que vous avez promis a Monsieur votre 
pere ? 

M ROBINEAUJfo, 
Tu n'auras rien a dire. 

ETIENNE. 

Comment rien a dire? Et si je ne Ini dis pas que 
vous voulez toujours jouer la Comedie, il me chas- 
sera. 

M. ROBINEAU.yto. 
Mais je ne la jouerai pas, je ne veux que repeter. 

ETIENNE. 
Repeter, repeter. . . . 

M.ROBINEAU.^i*. 
Oui: tiens-toi done la, et ne parle pas* 

ETIENNE. 
Allons, mais. . . 



22* 



258 LE COMEDIEN 



M. ROBINEAU.yik. 

Tais-toi done. Ah-<;a, voyons, j'entre par ici. (// 
marche tragiquement, et declame.) 

* Madame, quel bonheur me rapproche de vousl 
Quoi! je puis done jouir d'un entretien si douxl 

Ce ii'est pas cela. (II recommence.} 

Madame, quel bonheur me rapproche de VOUB! 
Quoi ! je puis done jouir. . . . 

Je suis trop pres, recommen<jons. (// se retowne 
pour s'eloigner, et Etienne se sauve. 11 le suit.} 



SCENE V. 



M. 

ETIENNE! Etienne! Etienne! (Revenant.) Le co- 
quin ne reviendra pas. Comment faire? Si je ne re- 
pete pas cette Scene pendant que je suis tout rempli 
de ce que m'a dit Monsieur le Kain, je me refroidirai. 
Essayons avec unfauteuil. (II place un fauteuil ou 
ttait Etienne, puis il s'eloigne et revient.) 

Madame, quel bonheur me rapproche de voua 1 ? 
Quoi ! je pourrai jouir d'un entretien si douxl 
Mais parmi ce plaisir, quel chagrin vous devorel 

Cela ne peut pas aller, il faut lire ce chagrin dans 
les yeux de Junie, il faut absolument parler a quel- 
qu'un. Ce coquin d'Etienne! Mais qu'est-ce qu'il 
y a a faire? (11 reve.) Ah, il me vient une ide"e. (// 
sort, et revient avec une tete ct pemique, sur laquelle est la 
ptrruque de sonpere,qui est fort grande, et il place cette 
tete ou etaitle fauteuil.) Ah, fort bien, recommen^ons. 
(// s'eloigne tt revient s'adressant dlatele ci pemique.) 



*Vers de Racine, dans Bi itannicus. 



BOURGEOIS. 259 



Madame, quel bonheur me rapproche de vouslj 
Quo!! je puis done jouir d'un entretien ai douxl 

Cela va bien. 

Mais parmi ce plaisir, quel chagrin vous devorel 
Helas ! puis-je esperer de vous revoir encore? 
Faut-il que je derobe, avec mille detours, 
Un bonheur que vos yeux m'accordaient tous lea jours 1 
Quelle nuit ! quel reveil ! . . . 

Ce n'est pas cela. 

Quelle nuit ! quel reveil ! vos pleurs, votre presence, 
N'ont point de ces cruels desaiinel'insolence'? 
Qne faisait votre Amant? quel Demon envieux 
M 'a refuse 1'honneur de mourir a vos yeux? 
Helas, dans la frayeur dont vous etiez atteinte, 
M'avez-vous en secret adresse quelque plaintel 

Ceci n'est pas assez tendre. 

M'avez-vous en secret adresse quelque plaintel 
Ma Princesse avez-vous duigne me souhaiterl 
Songiez-vous aux doiileurs que vous m'alliez couterl 
Vous ne me dites rien 1 ? quel accueil ! quelle glace ! 
Est-ce ainsi que vos yeux consolent ma disgrace 1 ? 
Est-ce ainsi que. . . . 

Est-ce ainsi que vos yeux consolent ma disgrace'? 
Parlez. Nous sommes seuls. Notre ennemi trompe, 
Tandis que je vous parle, est ailleurs occupe. 
Menageons les moments de cette heureuse absence. 

II faudra recommencer tout cela; mais voyons les 
autres vers que j'ai eu tant de peine a dire. Comment 
done est-ce qu'ils commencent? (II revt.) II est 
singulier que je ne me les rappelle pas. (II cherche.) 



260 MS COMEDIEN 

SCEJVE VI. 

M. ROBINEAU et ETIENNE, *m*;>arai*. M. ROBINEAU../?/*. 

M. ROBINEAU. 
ALLONS done, Etienne, ma perruque. 

ETIENNE. 

Eh, Monsieur, je la cherche. 
M. ROBINEAU. 
Qu'en as-tu done fait? 

ETIENNE. 

Elle etait la sur la tete, dans le poudroir, et je ne 
troure ni la tete ni la perruque 
M. ROBINEAU. 
Mais il faut que je sorte. 
ETIENNE. 

Je ne comprends pas cela. 

M. ROBINEAU, 
Veux-tu bien la chercher. 

ETIENNE. 
Je ne fais pas autre chose. 

M. ROBINEAU, 

Je me souviens a present, voyons. (a la lete a per- 
ruque.) 

Ah, n'cn voila que trop ! c'est trop me faire entendre, 
Madame, mon bonheur, mon crime, vos bont}. 
Et save/-Yous pour nioi tout ceque voiw quittez? 

(// se jette a genoux. ) 

Quand pourrai-je a ros pieda expier ce reproche? 

ETIENNE, entrant avec Monsieur Robintau. 

Eh, Monsieur, voila votre perruque, je sarais 



BOURGEOIS. 261 

bien qu'elle n'etait pas perdue. (II emporte la tele d 
nerruque. ) 

M. ROBINEAU, 
Eh, que fais-tu done. (II suit Etienne.) 

M ROBINEAU. I'arrtlent. 

Quoi, Monsieur, malgre la promesse que vous ven- 
ez de me faire, vous continuez a jouer la Comedie, et 
avec ma perruque encore ? 

M, ROBINEAU, ./to. 
Mon pere. . . . 

M. ROBINEAU. 

Qu'avez-vous a dire, quand je vous prends sur le 
fait ? quoi, vous ne disiez pas la des vers a genoux 
et a ma perruque? Je crois qu'il me ferait jouer moi 
meme, si je le laissais faire. Je vous donuerai des 
perruques pour vous exercer. 

M. ROBINEAU,^. 
C'etaitpour la derniere fois. 

M. ROBINEAU. 

Mais voyez un peu, il faut bien avoir la rage de la 
Comedie pour s'exercer avec ma perruque ! que cela 
vous arrive encore! Vous verrez que je vous tiendrai 
parole. A Saint-Lazare, oui Monsieur, je vous en 
reponds bien. Avec ma perruque! 
M. ROBINEAU,./W. 
En verite mon pere. . . . 

M. ROBINEAU. 

Que je n'entende plus parler de Comedie, et allez 
vous-en tout-a-1'heure, chez votre Agrege. 

M. ROBINEAU,^. 
J'y vais. 

M. ROBINEAU. 

Mais voyez 1'impudence, prendre ma perruque. 

(// sort.) 

M. ROBIN EAU,Jils,prenanl sa canne ttsonchapeav. 

II vaut mieux aller repeter avec celle qui jouera 
Junie. Apres tout ce train-la, je serai bien heureux 
si je n'ai pas oublie ce que Monsieur le Kain m'a dit. 



L'A M A T E U R 

DU 

TR-AGIQ,UE. 



PERSONNAQES. 

M. TENDREVILLE, Oncle de Mile. De Rinant. 

Habii brun a boutons d'or, vette d'or, cratofe, grande 

perruque brune, canne et chapeau. 
Mile . DE RINANT. Robe bleue, petit bonnet . 
M. DE LA CHAINIERE. Habit de petit de velours, 

veste d 9 argent, chapeau uni et epee. 
M. RIVAULT, Habit rouge, perruque a nasuds, canne 

et epee. 
S AI NT-J E AN, Laquais. Habit gris , boutons d>or. 

La Scene est chez M. Tendreville. 



L'AMATEUR 

DU 

TR AGIQUE. 



MOT DU PROVBRBE. 

tL FiDT BATTH.E LE FER TAJfDlS ftU'lL EST CHAUD. 



SCEJVE I. 

Mile. DK RlNANT, travaillant d la tapisstrie, M. DE LA 
CHAIN IERE. 

M. DE LA CHAINIERE. 

JE viens de voir sortir Monsieur votre oncle, Ma- 
demoiselle; il y avait long-terns que j'attendais ce 
moment-la. 

Mile. DE RINANT. 

J'avais surement la meme impatience que rous. 
M.DE LA CHAINIERE. 

Ne me flattez-vouspas? 

Mile. DE RINANT. 

Pourquoi vous flatterais-je ? Mais que flis-je? a 
quoi vous servira-t-il d'etre aime? 



266 L'AMATEUR 



M. DE LA CHAINIERE. 
A faire mon bonheur. 

Mlfe. DERINANT. 

Et si mon oncle ne veut pas consentir a nous ma- 
rier ensemble ? 

M. DE LA CHAINIERE. 

Comment! aurait-il quelque projet contraire a notre 
amour ? 

Mile. DE RINANT. 

Je n'en sais rien ; tout ce que je sais, c'est qu'il ne 
veut pas me marier. 

M.DE LA CHAINIERE. 
Lui en avez-vous parle ? 

Mile. DE RINANT. 

Je 1'ai tente; j'ai loue devant lui le bonheur d'une 
de mes amies que sa mere mariait. 

M. DE LA CHAINIZRE. 

Ehbien? 

Mile. DE RINANT. 

II a hausse les epaules, en disant qu'une fille etait 
toujours plus heureuse qu'une femme mariee. 

M. DE LA CHAINIERE. 

II est vrai que ce sont la les propos des parens qui 
ne veulent pas marier leurs enfans. 
Mile. DE RINANT. 

Mais, mon oncle, ai-je ajoute, quand on epouse 
quelqu'un que 1'on aime, et dont on est bien aimee? 
Ce n'est pas encore la un bonheur, m'a-t-il repondu; 
car apres le mariage on ne s'aime plus. Cela m'a 
affligee a penser, et je ne 1'ai pas presse davantage. 
M. DE LA CHAINIERE. 

Quoi, vous croiriez que je pourrais jamais cesser de 
vous aimer? 

Mile. DE RINANT. 
Mais si cela arrive toujours ? 



DU TRAGIQUE. 267 



M. DE LA CHAINIERE. 

Ah, bannissez cette crainte: ce n'est pas avec un 
veritable amour,un amour commele mien, qu'on peut 
changer. Souvent on se marie sans se counaitre a 
present, et le coeur n'a point de part a ces unions. 
II y a des femmes qui n'ont meme connu 1'amour, que 
trois ou quatre ans apres avoir ete mariees. Est-il 
etonnant que dans ces manages on ne goute pas plus 
de douceurs? Nuls soins, nuls egards; on ne s'est 
jamais desire; on finit par s'eviter. Mais nous! pour- 
riez-vous croire.. . . 

Mile DE RINANT. 

Pensez-vous que je ne me sois pas dit tout ce que 
vous pourriez me dire? Cela n'a pas empeche que 
la crainte ne m'ait arretee, et je n'ai pas voulu m'ex- 
poser a voir detruire mon bonheur. 

M. DE LA CHAINIERE. 

Et vous vous exposez a etre forcee de m'abandon- 
ner, pour en epouser un autre ! 

Mile. DE RINANT. 
Que dites-vous? je ne consentirais jamais. . . . 

M. DE LA CHAIMERE. 

N'attendons pas qu'un obstacle de plus s'oppose a 
notre manage. 

Mile, DERINANP. 
Comment faire ? 

M. DE LA CHAINIERE. 

Votre oncle me connait, il sait quel est mqn bien : 
qu'est-ce qui pourrait le retenir? 

Mile. DE RINANT. 
S'il a d'autres projets ? 

M. DE LA CHAINIERE. 

C'est ce qu'il faut savoir. Monsieur Du Rivault, 
n'est-il pas de ses amis ? 

Mile. DE RINANT. 

Mais je crois que oui . 



268 L'AMATEUR 

M. DE LA CHAINIERE. 

II faudrait le mettre dans nos iuterets, un tiers 
parle souvent mieux que les parties interessees. 

Mile. DE RINANT. 
Voulez-vous que je 1'envoie prier de venir ici? 

M. DE LA CHAINIERE. 
Y vient-il souvent? 

Mile. DE RINANT. 
Oui 3 et je ne serais pas etonnee ..,., 



SCEJVE II. 

MU, DE RINANT, M. DU FIVAULT, M. DE LA CHAINIERE, 
SAIN T-JEAN. 

SAINT^JEAN. 
MONSIEUR Du Rivault. 

M. DE LA CHAINIERE. 
Ah, nous sommes trop heureux! 
M. DU RIVAULT. 

On m'a dit, Mademoiselle, que Monsieur de Ten- 
dreville n'etait pas ici; mais comme ce qui m'amene 
vous regarde personnellement, je n'ai pas te fache 
de vous en parler avant de lui en rien dire. 
Mile; DE RINANT. 

Est-ce quelque chose de presse, Monsieur? 

M. DU RIVAULT. 

Mais oui. 

M lie DE RINANT. 

C'est que nous aurions quelque chose a vous dire, 
qui ne 1'est pas moms. 



DU TRAGIQUE. 269 



M. DU RIVAULT. 

Oh, mais j'aurai bientot fait, je peux meme le dire 
devant Monsieur de la Chainiere; c'est un manage 
pour vous,tres-convenable: un parti fortriche, untres 

joli sujet, qui 

Mile. DE RINANT, 

Ah, Monsieur, vous n'en avez point parle i mon 
oncle ? 

M. DU RIVAULT. 

N on; mais si vous voulez, cela sera bientot fait: 
j'aime a expedier une afi'aire en peu de terns, et je sais 

apeu pres ou le, trouver, (11 se lew.} Je vais 

Mile, DERINANT. 
Eh, non, Monsieur, je vous en prie. 

M. DU RIVAULT. 

Comment! je croyais vous faire le plus grand plai- 
sir, et^etaischarme d'en saisir 1'occasion. 

Mile. DE RINANT. 

Nous vous en fournirons une bien plus sure: assey- 
ez-vous,je vous prie. 

M. DU RIVAULT. 

Allons, tant mieux: que faut-i\ faire? 
M. DE DA CHAIMERE. 
Monsieur, j'aime, Mademoiselle. . ,. 

M.DU RI VAULT. 

Ah, ah, j'entends; pardi, j'allais faire de belle be- 
sogne! Eh-bien, vous voudriez 1'epouser; c'est tout 
simple: je vois qu'elle n'en serait pas fachee, et que 
vous allez me chavger de cette negociation-la aupres 
de 1'oncle. 

Mile. DE RINANT. 
C'est cela raeme, Monsieur. 

M. DU RIVAULT. 

Voyez, si je n'etais pas venu ici, ce qui aurait pu 
arriver; parbleu, je m'en sais bien bon gre. 
23* 



270 I/AMATEUR 



M. DE LA CHAINIERE. 

Croyez-vous, Monsieur, que Monsieur deTendre- 
ville puisse m'accorder Mademoiselle ? 

M, DU RIVAULT. 

Je n'en sais rien,il faudra voir ; je n'etais pas bieh 
sur que le parti que j'avais a lui proposer put lui con- 
venir; c'est pourtant quelqu'un d'une fortune immense, 
et quelquefois cela fait ouvrir les yeux. 
M. DE LA CHAINIERE. 
La mienne est honnete. 

M. DU RIVAULT. 

Sans doute, aussi ce n'est pas la ce qui pourra 
1'arreter, et je pense c'est un homrae un pen ex- 
traordinaire, que Monsieur de Tendreville, le con- 
naissez-rous ? 

M DE LA CHAIN IERE. 
Un peu, j'ai cet honneur-la. 
M. RIVAULT. 

Oui, mais je dis, son caractere: premiereraent il 
n'en a point, c'est le moment qui le decide. 

M. DE LA CHAINIERE. 
Si nous pouvions en trouver un bon. 

M. DU RIVAULT. 
C'est a quoi je reve. 

Mile; DE RINANT. 

II y a des instants, ou il est fort tendre. 
M. DU RIVAULT. 

Tendre, si vous voulez Quelquefois.. . . oui 

Mademoiselle, vous avez raison, cela est vrai. 

M. DE LA CHAINIERE. 

II faudrait trouver un de ces raomens-la, par exem- 
ple. 

M. DU RIVAULT. 

Attendez, vous savez sans doute son gout extreme 
pour la Tragedie? Tout ce qui est tragique 1'en- 



DU TRAGIQUE. 271 



chante, 1'empoule le transport, 1'attendrit; plus le ton, 
que la chose. 

M. DE LA CHAINIERE. 
II y a quelques gens comme eel a. 

M. DU RIVAULT. 
Pourriez-vous faire une Tragedie? 

M. DE LA CHAINIERE. 

Moi? 

M. DU RIVAULT. 
Oui, pourquoi pas? 

M. DE LA CHAINIERE. 

Parce que je n'ai jamais fait de vers, depuis le 
College. 

M. DU RIVAULT. 
Tant pis. Mais vous en savez? 

M. DE LA CHAINIERE. % 

Pas un, je n'ai pas de memoire. 

M, DU RIVAULT. 
II faudra en apprendre. 

M. DE LA CHAINIERE. 
Pourquoi faire? 

M. DU RIVAULT. 
J'ai raes raisons. 

M. DE LA CHAINIERE. 
Mais encore ? 

M. DU RIVAULT. 

Ce qui est plus necessaire que tout, c'est de lea 
savoir debiter,de les crier, de les faire ronfler; n'im- 
porte le sujet, le ton fera tout. 

M, DE I A CHAINIERE. 
Cela n'est pas fort difficile. 

M. DU RIVAULT. 

Apprenez-en done, je vous dirai apres cela, ce qu'il 
faudra faire. 



2?2 L'AMATEUJ 



Mile. DE RINANT. 

Mais, Monsieur, de quoi voulez-vous que Monsieur 
De la Chainiere s'occupe la, pendant qu'une affaire 
essentielle. . . 

M. DU RIVAULT. 
Je sais ce que je sais, Mademoiselle. 

Mile. DE RINANT. 

Ah, voila mon oncle, nous ne pourrons plus parler 
des mesures qu'il faut prendre pour reussir a le faire 
consentir a notre mariage. 

M. DU RIVAULT. 

Ne vous embarrassez-pas, et laissez-moi faire. 



SCEJVE III. 

M. DE TENDREVILLE, Mile. DU RINANT, M-DU RIVAULT, 
M. DE LA CHAINIERE. 

M. DE TENDREVILLE. 

AH, vous voila, Monsieur du Rivault? j'allais 
chez vous. On m'a dit chez Madame de 1'Isle, que 
vous me cherchiez. 

M. DU RIVAULT. 
Moi? 

M. DS TENDREVILLE. 

Oui, vous; que vous aviez quelque chose a me dire 
qui me ferait grand plaisir. 

M. DU RIVAULT. 

C'est un conte de Madame de 1'Isle; vous sarez 
eomme elle est, elle dit ce qu'elle sait, et ce qu'elle 
ne sait pas. 

M. DE TENDREVILLE, 
Allons, mon ami, pourquoi me faire languir? 



DU TRAGIQUE. 273 

M. DU El VAULT. 
Je vous dis que ce n'est rien. 

M. DE TENDREVILLE. 

II me semble qu'elle m'a dit qu'il etait question de 
quelqu'un de fort riche, qui. . . . 

M. DE LA CHAINIERE, d M. du Rivault. 

Ah, Monsieur! 

M. DU RIVAULT. 

Non, pas fort riche ; mais assez. (a M. De La 
Chainitre). II faut que vous me secondiez. 

M. DE TENDREVILLE. 
Eh bien, ce quelqu'un d'assez riche? 

M. DU RIVAULT. 
Serait bien-aise d'etre un peu de vos amis. 

M. DE TENDREVILLE, 
Mfcis encore, qui est-ce? 

M. DU RIVAULT. 

Puisque vous voulez absolument le savoir, c'est 
Monsieur De la Chainiere. 

M, DE TENDREVILLE: 

II me fait bien de 1'honneur, et j'ai fort connu 
Monsieur son pere. 

M. DE LA CHAINIERE. 
Monsieur, je serais tres-flatte. . . . 

M. DE TENDREVILLE. 

Est-ce qu'il est mort fort riche, le bon-homme La 
Chainiere? 

M. DE LA CHAINIERE. 

Non, Monsieur; mais il m'a laisse une fortune 
honnete. 

M. DE TENDREVILLE. 

Oui> oui; il avait de quoi vivre, Mais, Monsieur, 
qu'est-ce qui vous fait desirer si fort mon araitie ? 
M.DE LA CHAINIERE. 

Monsieur. . . . 






274 L'AMATETJR 



M. DU RIVAULT. - 
II n'osera jamais vous le dire . 

M. DE TENDREVILLE. 
Pourquoi? 

M. DU RIVAULT. 
Aliens, parlez hardiment. 

M. DE LA CHAINIERE. 

Monsieur du Rivault, Monsieur, vous expliquera 
mieux que moi ce qui me 1'a fait desirer. 

M. DE TENDREVILLE. 
Eh bien, parlez done vous, Monsieur du Rivault? 

M. DU RIVAULT. 

Ne vous fachez pas. Monsieur de la Chainiere 
salt combien vous aimez les vers tragiques. 

M. DE TENDREVILLE, 

Ah cela est vrai: Jes aime-t'il, lui? 

M. DU RIVAULT. 

S'il les aime ? II a fait une Tragedie, et c'est sur 
cela qu'il voudrait vous consulter; mais il veut que 
vous lui parliez en ami. 

M. DE LA CHAINIERE. 

Mais, Monsieur... . 

M. DU RIVAULT. 

Ne me dementez-pas. (d M. De Tendreville.) Eh 
bien, le voulez-vous? 

M. DU TENDREVILLE; 
Ah, pour cela, de tout mon cceur. 

M, DU RIVAULT. 
Vous vous y connaissez tres-bien. 

M. DE TENDREVILLE. 

Mais, pas mal. Monsieur, si vous voulez me lire 
votre Tragedie, vous me ferez le plus grand plaisir du 
monde. 



DU TRAGIQUE. 275 



M. DE LA CHAINIERE. 

De tout mon cceur, et je venais vous demander un 
jour pour cela. 

M. DE TENDREVILLE. 
Un jour? mais tout a 1'heure; pourquoi retarder? 

M. DU RIVAULT. 
Oui, sans doute. 

Mile. DE LA RINANT. 
Vous allez 1'embarrasser. 

M. DU RIVAULT. 

Non, non, (a M. de la Chainiere.) Allons, Mon- 
sieur , nous allons vous ecouter. 

M. DE LA CHAINIERE. 
Je ne 1'ai pas ici. 

M. DE TENDREVILLE. 

Eh bien, nous allons 1'envoyer chercher; il n'y a 
qu'a sonner. 

M. DE LA CHAINIERE. 

Cela ne se peut pas. Elle n'est pas chez moi. Je 
1'ai pretee a une Darae qui est allee a Versailles ; 
raais qui reviendra surement demain. 

M. DE TENDREVILLE. 

Ce retard m'afflige reellement; mais je ne savais 
pas que vous eussiez ce talent la. 

M. DU RIVAULT. 

II s'en cachait, et c'est moi qui 1'ai determine a 
vous consulter. 

M. DE TENDREVILLE. 

Je vous en ai la plus grande obligation. Mais, 
Monsieur, ne pourriez-vous en rappeller quelque 
those ? 

M. DU RIVAULT. 
Oui, ce que vous me disiez ce matin, par exemple. 

M.DE LA TENDREVILLE. 
Ah oui, vous ne pouvez pas reculer. 



276 L'AMATEUR 

M. DE LA CHAINU1RE. 

Monsieur da Ri vault plaisante, Monsieur; je n'ai 
pas de memoire. 

M. DE TENDREVILLE. 
On se souvient toujours de ce que 1'on a fait. 

M. DU RIVAULT. 
C'est timid ite; allons, allons, ue vous faites pas 

Srier davantage. (Bos.) Dites ce que vous vou- 
rez. 

M.DE TENDREVILLE. 
Ecoutez-vous,ina niece? 

Mile. DE RINANT. 
Surement, mon oncle. 

M. DU RIVAULT. 
Songez a nous declamer ce morceau-la. 

M. DE TENDREVILLE. 
Oh, oui; je suis fou de la declamation. 

M. DU RIVAULT. 
Allons done. 

M. DE LA CHAINIERE./or tmbarroatt> K Hotel rA*. 

Puisque vous le voulez. . . 

M. DU RIVAULT. 
fSans doute. 

M. DE TEXDREVILLE. 

Je trouve qu'il a deja Pair penetre de ce qu'il va 
dire. II n'y a que les Auteurs pour bien reciter les 
rers. 

M. DU RIVAULT. 

Ecoutons, ecoutons. 

M, DE LA CILilNIERE. 

Trute et sombre desert, solitude eiernelle, 
Soyei le confident de ma peine craelle. 
M. DE TENDREVILLE. 

Fort bien: cela est tres beau. 



DU TRAGIQTJE. 277 



M. DU RIVAULT. 
Je vous le disais bieu. 

M. DE LA CHALMERE. 

Un cceur trop inflexible, un sort trop rigoureux, 
Tout s'oppose au destin qui peut combler mes voeux! 

M. DE TENDREVILLE, fteuran*. 
II m'attendrit. 

M. DU RIVAULT. 
Vous verrez le reste. 

M. DE LA CHAINIERE. 

Sors du fatal sejour ch?re ombre que j'adore, 

M: DE TENDREVILLE, 
33eau, beau, beau! 

M. DE LA CHAINIERE. 

Mais quel Demon la suit 1 ? c'cst 1'Amour malheureux, 
Attache sans relache a notre sortaffreux! 

M. DE TENDREVILLE. 
Cela est dechirant. 

M. DE LA CHAINIERE. 
Me pardonnerez-vous trop aimable Princesse, 
Me pardonnerez-vous ma fatale tendressel 
Ce sont vos seuls attraits qui causent tant de niaux , 
Ua seul de vos regards produit mille rivaux. 

M.DE TENDREVILLE. 
Divin, divin. 

M. DE LA CHAINIERE, 
Mais peut-on reprocher uiie flame si tendre ! 
Dans cet instant si doux, daignez encore in'erueadre . . 

Ou bien. . . . 

M. DE TENDREVILLE. pleurant. 

Ah, je n'en puis plus! 

M. DU RIVAULT. 
N'interrompez done pas. 

M. Dt: LA CHAINIERE. 

Vous me fujez ! , . . 
24 



178 L'AMATETJR 

M. DE TENDREVILLE, pleurant. 
Ah que cela est beau. 

M.DELA CHAINIERE. 
Que vois-je? Ah que) malheur ! 
Un rival trop heureux !. . . 1'enfer est dans mon coeur. 

M. DE TENDREVILLE,j>Zewron*. 
Ah, il dechire le mien. 

M DE LA CHAINIERE: 
Mort, viens a mon secours! (II fait semblant de tirer im poignard} 

M. DE TENDREVILLE. 
II me fait trembler. 

M. DE LA CHAINIERE. 

De ces jours que j'abhorre, 
Tranchons le cours affreux. (Ilsefrappe et tombe dam unfavteuil.) 

M. DE TENDREVILLE. 
Cela est trop touchant. 

M. DURIVAULT. 

Laissez-le done finir. 

M. DE LA CHAINIERE. 
Comment ! je vis encore !. . . 
O vous, tristes temoins de mes cruels malheurs, 
Ne m'oubliez jamais, songez toujours. . . je mews: 
M. DE TENDREVILLE. 

II est mort!. . . Ah, ah, ah, je n'ai jainais rien vu de 
si beau! 

M. DU RIVAULT. 
Je vous 1'avais bien dit. 

M. DE TENDREVILLE. 

Ah, Monsieur, comment Est-il possible que 

TOUS ayez fait cela? 

M. DE LA CHAINIERE. 
Monsieur. 

, M. DE TENDREVILLE. 

Je vous dis ce que c'est ... II y a la da terrible, 
du pathetique, du dechirant; cela est admirable! 



DU TRAGIQUE. 279 



M. DE LA CHAINIERE. 

Vous me donnerez de 1'orgueil, si je ne savais 
pas. . . 

M. DE TENDREVILLE. 

Je vous dis, je n'ai jamais rien vu de pareil! Je 
n'ai pas bien compris le sujet; mais c'est ma faute; 
car j'ai ete si penetre. . .. 

M. DU RIVAULT. 

Comment, vous n'avez pas vu que c'etait un Prince 
qui. . . 

M . DE TENDREVILLE, 

Si fait, j'ai bien vu que c'etait un Prince amoureux. 

M. DU RIVAULT. 

Oui; mais a qui un pere cruel ne veut pas douner 
sa fille. 

M. DE TENDREVILLE. 
Le pere est done un tyran ? 

M. DU RIVAULT. 
Oui, un tyran. 

M. DE TENDREVILLE. 

C'est une cruelle situation, et bien rendue. 

Mv DU RIVAULT. 

C'est qu'elle est bien sentie; parce que 1'Auteur 
que vous voyez, 1'eprouve actuellement. 

M. DU TENDREVILLE; 
Quoi, il est comme ce malheureux Prince? 

M. DU RIVAULT. 
Precisement. Et, devinez qui est le tyran? 

M. DE L\ TENDREVILLE. 

Qui est-ce qui peut etre un tyran vis-a-vis de lui ? 
qui pourrait meme le devenir? 

M. DU RIVAULT. 

Vous. 

M. DE TENDREVILLE. 

Moi! que me dites-vous la! Je ne serai jamais un 
tyran; jene les puis souffrir: ils ne sont dans le 
Pieces que pour faire le malheur des gens vertueux. 



280 L'AMATEUR DU TRAGIQUE. 

M. DU RIVAULT. 

Si vous plaignez les gens vertueux, les voila. 
Monsieur de la Chainiere aime votre niece, il en est 
aime: si vous ne consentez pas qu'ils s'epousent, que 
serez-vous? 

M.DE TENDREVILLE. 
Yous me prenez-la sur le terns. 
M. DU RIVAULT 
II faut decider. 

M, DE TENDREVILLE. 

Moi, je voudrais toujours ne voir que des heureux, 
sur-tout quand ils meritent de l'etre,et Monsieur a un 
talent.. . 

M. DU RIVAULT. 

Celui de reussir aupres de vous, Monsieur, sera 
surement pour moi toujours le plus precieux. 

M. DE TENDREVILLE, 

II est vrai que personne au monde ne peut me con- 
venir autant que vous. Allons, je vous donne ma 
niece; aimez vous bien, mes enfans, mais dans votre 
bonheur, Monsieur, n'oubliez jamais la Tragedie, car 
il n'y a de plaisir veritable que celui-la. 

M. DU RIVAULT. 
Ah, Monsieur, qued'obligations!. . , 

Mile. DE RINANT, 
Mon oncle!.. 

M. DE TENDREVILLE. 

Paix done; vous m'attendrirez encore, laissez-moi 
respirer. Venez dans le jardin vous promener; je 
vais envoyer chercher mon Notaire, et je veux que le 
contrat se fasse sur le champ. M. du Rivault, ne vous 
en allez pas. 

M. DU RIVAULT. 

C'estun spectacle trop doux pour moi que de les 
voir au comble de leurs vceux, pour n'en pas jouir 
autant qu'il me sera possible. 



LES DEUX AUTEURS. 



24* 



P E R S ONNA GES, 

M. LE NA1N, 



N, 

5, ) 



Auteurs. 
M. LE GRIS, 

La Scene esi dans unjardin a Paris. 



LES DEUX AUTEURS. 



MOT DU PROVERBE. 

OX FAIT CE QU'ON PEUT, ET NON PAS CF 



SCEJVE I. 

M. LE GRIS. M. LE NAIN. 

M. LE GRIS. 
Bon jour, Monsieur le Nain. 

M. LE NAIN. 

Bon jour, Monsieur le Gris. 

M. LE GRIS. 
Savez-Yous du nouveau? 

M. LE NAIN. 

N'avez-vous rien appris ? 

M. LEGRIS. 
II a paru, je crois, une platte brochure. 

M. LE NAIN. 

II faut faire du bon, quelque chose qni dure. 
Je crois 1'avoir trouve : faites-m'en compliment. 

M. LE GRIS. 
Hatez-vous de parler: que dites-vous? comment? 



284 LES DEUX AUTEURS. 

M. LE NAIN. 

J'avais toujours etc tres-peu recommandable ; 
Maisje viens de finir un ouvrage admirable. 

M. LE GRIS. 

Je crois, sortant de vous, qu'il doit etre excellent, 
Et personne jamais n'eut un pareil talent. 

M. LE NAIN. 
Vous changerez de ton, voyant ma tragedie. 

M. LE GRIS. 
C'est la cet ouvrage. . . 

M. LENAIN. 

Oui. 
M. LE GRIS. 

Mais il faut du genie. 
M.LE NAIN. 

Je conviens avec vous que je n'en eus jamais. 

M. LE GRIS. 

Qui peut done vous donner 1'espoir d'un grand 
succes? 

M. LE NAIN. 

Vous n'en pourrez prevoir la pleine reussite 
; Qu'en sachant mon prqjet,qu'en voyant ma conduite. 

M. LE GRIS. 
Mais il faudrait avoir de 1'esprit et du gout. 

M. LE NAIN. 
Vous verrez, par mon plan, qu'il n'en faut point du 

tout. 

J'exer^ais vainement 1'art divin de la rime; 
Car c'est du temps perdu,lorsque Pon s'en escrime 
Sans avoir un bon fond; soyez-en convaincu. 

M. LEGRIS. 

J'ai, pour nier cela, je pense, assez vecu. 
C'tait bon autrefois; cette vieille methode, 
Dans ce siecle d'esprit, a bien changS de mode. 
Lorsque 1'on sait ecrire, a-t-on besoin d'autre art? 



LES DEUX AUTEURS. 285 

M. LE NAIN. 

Quand la nature est belle, il ne faut point de fard, 
Et sous la draperie, on sent que dans 1'antique 
C'est a montrer lenu que 1'artiste s'applique; 
Mais revenons au fond: sans lui, point d'interet. 

M. LE GRIS. 
Et sans lui la rausique a-t-elle moins d'effet? 

M. LE NAIN. 

Je crois qu'elle en aurait encore davantage, 
Puisqu'il augmenterait le charme de 1'ouvrage. 

M. LE GRIS. 
Laissons aux amateurs a traiter ce sujet. 

M. LE NAIN. 

Oui, vous avez raison: reprenons notre objet; 
Car je dois vous prouver que pour ma tragedle 
Je n'ai pas eu besoin d'esprit, ni de genie. 
D'une piece bien faite, en s'emparant du plan, 
On peut bien faire trois, d'un genre different; 
Mais il faut bien choisir, chez un auteur habile, 
Toujours tres-applaudi: le reste est tres-facile. 

M. LE GRIS. 

Et si le genre est bas ? 

M. LE NAIN. 

Ilfaudral'ennoblir. 

M. LEGRIS. 
Je ne vois pas comment vous pourrez reussir. 

M. LE NAIN. 
En prenant mon sujet a 1'opera-comique. 

M. LE GRIS, 
Ah! votre tragedie est done mise en musique? 

M. LE NAIN. 

Point du tout, en grands vers, qu'on doit crier 
tres-fort. 

M. LE GRIS. 

Des pournons de 1'acteur dependra votre sort ! 



286 I'ES DEUX AUTETJRS. 

M. LENAIN. 
Non, non. 

M. LEGRIS. 

De plus en plus ceci toujours m'etonne. 

M. LE NALV. 
Apprenez mon secret; la recette est fort bonne. 

M. LE GUIS. 
A 1'opera comique aller prendreun sujet! 

M. LENAIN. 

Mais puisqu'on 1'y choisit pour en faire un ballet, 
Je peux bien m'en saisir pour une tragedie. 

M. LE GRIS. 
Et moi, je le prendrai pour une comedie. 

M. LE NAIN. 
Pourquoi non? C'est a quoi je n'avais pas pense. 

M. LE GRIS. 

Pour prendre un tel moyen il faut etre insense ! 

M. LE NAIN. 
II faut prendre ou 1'on peut. 

M. LE GRIS. 

N'avez-vous point de honte? 

M. LE NAIN. 

Non, car j'ai bien choisi; c'estun tres joli conte. 
Quand j'ai vu qu'en suivant pas a pas un sujet, 
D'un opera comique on fait un bon ballet, 
J'ai dit, suivant ce plan jusqu'a la moindre scene, 
J'en puis faire un bon drame, et sans beaucoup de 
peine. 

M. LE GRIS. 
Supposant qu'il soit bon, on le reconnaitra. 

M. LE NAIN. 
Et le public charme, trois fois bravo criera. 

M. LE GRIS. 
Ah! si vous le croyez, je vous en felicite. 

M. LE NAIN. 
Mais pour etre applaudi faut-il tant de merite ? 



LES DEUX ATJTEURS. 287 



M. LE GRIS. 

Quel conte avez-vous pris ? 

M. LE NAIN. 

C'est Anette et Lubin. 

Et mon ouvrage, a moi, c'est Ulzette et Zaskin, 
En cinq actes bien pleins, hormis le quatrieme, 
Qui, faible d'action, fait briller le cinquieme. 

M. LE GRIS. 
Mais Annette et Lubin. . . . 

H. LE NAIN. 

Est un sujet charmant! 
Le Bailli n'est-il pas un jaloux, un tyran, 
Un ministre cruel, respirant la vengeance, 
Toujours persecutant la vertu, 1'innocence? 
Le Seigneur genereux, 1'image d'un bon roi, 
Qui suit plutot son ccEur qu'une cruelle loi? 

M. LE GRIS, 
Et comment ameuer un denouement tragique ? 

M. LENAIN. 

Ah! rien n'estplus facile, etle conte 1'indique. 
Dans mon drame je fais triompher la vertu, 
Par elle on voit le vice a ses pieds abattu. 

M. LE GRIS. 
Mais il faut de beaux vers. 

M. LE NAIiV. 

J'en ai d'assez aimables, 
Plusieurs sont tres-heureux; mais les plus admi- 

rables, 

Et que je fais toujours pour etre surprenants, 
Sont ceux qui sont obscurs; ils sont eblouissants 

M. LE GRIS. 

Vous repondez a tout, et sans soins et sans veilles 
Vous avez le secret de faire des merveilles. 

M. LE NAIN. 

Je ne me cache point, on pourra m'imiter. 
Les Auteurs tels que moi porront en profiter: 
Arrachant les lauriers des mains de Melpomene, 
On lesNerra briller tour a tour sur la scene. 






188 



LES DEUX AUTEURS. 



M. LE GRIS. 

Mais pour repondre mieux d'an si brillant succes, 
II aurait fallu faire au moins quelques essais; 
A quelques gens d'esprit, de gout, vous faire en- 
tendre. 

M. LE NAIN. 
Je m'cn suis bien garde; je veux brusquer, sur- 

prendre, 

Eulever les bravo, et cela des ce soir; 
Vous y pouvez compter. 

M. LE GRI3. 

Mais je voudrais le voir. 

M. LE NAIN. 

Venez, et vous verrez, en ecartant 1'envie, 
Ce qu'on fera de mieux en fait de Tragedie. 






A 000029381 1 




Colophon

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